Cinéma

«Dragons 3: Le monde caché», la fin d'un cycle

Le réalisateur Dean DeBlois et l’animateur Simon Otto concluent une trilogie amorcée voici dix ans. Rencontre

Il y a dix ans sortait Dragons, fort sympathique film d’animation racontant la rencontre entre un jeune Viking chétif, Harold, et un redoutable dragon qui deviendra son plus fidèle ami. Mais dans le village d’Harold, Beurk, on chasse les créatures volantes de père en fils. Il faudra ainsi beaucoup d’abnégation à Harold pour que les valeureux Vikings de Beurk, taillés comme Odin alors que lui ressemble à un gressin, acceptent ce qu’ils ont toujours considéré comme inacceptable: les dragons qui peuplent leur monde peuvent être apprivoisés, il est possible de vivre en harmonie avec eux.

Mais tous les Vikings ne sont pas du même avis: dans Dragons 2 (2014), Harold et ses amis luttaient contre un guerrier solitaire voulant asservir ces nobles animaux à écailles pour diriger le monde, schéma classique s’il en est du cinéma d’action. Et cette année, dans Dragons 3: Le monde caché, rebelote, voilà qu’un autre méchant va s’attaquer à Krokmou – le mignon mais redoutable dragon d’Harold – et à ses semblables. Le temps est venu pour le jeune homme de voir ce qui est le mieux pour son compagnon ailé: vivre auprès de lui ou le laisser s’émanciper?

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Nostalgie et excitation

Dragons 3 clôt un cycle, achève une trilogie qui, fait assez rare dans l’industrie hollywoodienne récente, aura occupé une même équipe durant dix ans. Lorsqu’on rencontre à Zurich le réalisateur canadien Dean DeBlois et le chef de l’animation Simon Otto, un Saint-Gallois qui vit depuis une vingtaine d’années son rêve américain, ceux-ci avouent être passablement émus à l’idée d’assurer pour la dernière fois la promotion d’une franchise qui les aura accompagnés si longtemps.

«Il y a de la nostalgie, non seulement parce qu’on doit se séparer de personnages qu’on aime comme nos enfants, mais aussi parce qu’on sait qu’il y a de fortes chances qu’on ne retravaille pas ensemble dans cette même constellation, explique Simon Otto. Mais il y a aussi de l’excitation à l’idée de pouvoir recommencer quelque chose de frais, de développer de nouvelles idées.» Vont-il continuer leur fructueuse collaboration? «Peut-être… En tout cas je l’espère», avoue Dean DeBlois.

Harold est quelqu’un qui n’appartient pas à son monde. Comme moi qui, au lieu de sortir jouer dehors, restais dans ma chambre à dessiner et à lire des comics

Dean DeBlois, réalisateur

Initialement, ce troisième épisode devait être réalisé dans la foulée du deuxième. Mais le rachat des studios DreamWorks par le groupe de médias et de télécommunication Comcast a freiné le processus, décalant finalement de trois ans la fin de la trilogie. A l’origine, Dean DeBlois pensait opposer à Harold le même méchant que dans Dragons 2. C’est finalement Steven Spielberg, cofondateur de DreamWorks avec Jeffrey Katzenberg et David Geffen, qui lui a conseillé de renoncer à cette idée et de se concentrer, tout en introduisant un nouvel opposant, sur la relation entre Harold et Krokmou.

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Chat et chien

Krokmou: si la série a eu autant de succès, c’est évidemment grâce à ce dragon que Simon Otto a conçu en s’inspirant des caractéristiques de la panthère noire, de la chauve-souris et du faucon. Mais qui possède une tête évoquant à la fois un chien et un chat, pour plus d’empathie encore de la part des spectateurs. «Toutes ses expressions sont construites pour qu’on se sente proche de lui, avoue Dean DeBlois. Personnellement, il me fait penser à mes bulldogs.»

Simon Otto, lui, reconnaît plutôt son chat… «Dans nos séances de production, on se battait souvent entre amateurs de chiens et de chats, rigole le Suisse. Mais on a vraiment essayé de mélanger les deux, afin de toujours trouver ce qui est le plus divertissant pour le spectateur. Krokmou est le dragon qui ressemble le plus à un mammifère, il a un côté très chaleureux, mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’est pas facile à dessiner. Et c’est même le plus difficile de tous les dragons à animer; ses ailes, sa queue, ses oreilles ont des formes compliquées, c’est un grand challenge de le rendre aussi attachant dans chaque scène.»

Il en va de tous les dragons comme de Krokmou: chaque espèce est inspirée par des animaux bien réels. Afin de créer pour ce volet final de nouvelles créatures «féroces et dangereuses, avec de nouvelles silhouettes et de nouvelles façons de bouger», Simon Otto et ses équipes d’animateurs ont croisé des scorpions, des homards et des araignées veuves noires. «Internet, avec toutes les vidéos qu’on peut y trouver, nous a beaucoup aidés. Et c’est marrant, à force de m’intéresser aux animaux, j’ai même fini par donner une interview à un zoologiste mexicain qui était convaincu que Krokmou était aussi inspiré d’une salamandre… Et il avait raison!»

Rester soi-même

Ne pas avoir peur de ce qu’on ne connaît pas, oser faire un pas vers l’autre, utiliser la tolérance comme la meilleure des armes: finalement, c’est de cela que parle la saga Dragons. Lorsqu’il a commencé à l’écrire en adaptant librement un roman de Cressida Cowell, Dean DeBlois a surtout pensé à l’enfant qu’il était: «Harold est quelqu’un qui n’appartient pas à son monde. Comme moi qui, au lieu de sortir jouer dehors, restais dans ma chambre à dessiner et à lire des comics. Ces films, je les ai faits pour donner de la force à tous ces enfants qui ont l’impression d’être étranges. Cette histoire leur donne de la force en leur enseignant qu’on peut changer le monde tout en restant soi-même.»

Harold peut en outre s’appuyer sur son amie Astrid et sa mère, deux personnages féminins forts qui ne sont pas que des faire-valoir, mais possèdent de vraies personnalités. Une évidence pour Dean DeBlois, qui explique avoir débuté chez Disney en travaillant au scénario de Mulan, avant de réaliser Lilo et Stitch. Deux longs métrages avec en guise de héros une héroïne. «Dans sa vie de Viking, Astrid est d’ailleurs plus capable que Harold. Et dans ce troisième film, celui-ci va se rendre compte que sa dépendance envers Krokmou est peut-être déplacée. Car dans le fond, c’est Astrid qui lui a donné sa confiance en croyant en lui. Mais il ne l’avait jusque-là pas réalisé.»


Simon Otto, aller simple pour Hollywood

Le Saint-Gallois a été engagé par les prestigieux studios DreamWorks alors qu’il finissait son cursus d’animateur à l’école parisienne des Gobelins

Lorsqu’on discutait pour la première fois avec Simon Otto à l’occasion de la sortie de Dragons 2, il nous disait que Krokmou était un peu son Mickey Mouse. «Ce dragon, je l’ai vu grandir et se transformer. Lorsque j’entends des enfants et même des adultes dire qu’ils sont tombés amoureux de lui, ça me touche énormément.» L’analogie avec le personnage emblématique de Disney n’est pas un hasard. L’animateur de 45 ans doit ses premiers émois cinématographiques, comme tout le monde ou presque, aux longs métrages produits par la société fondée à Burbank en 1923.

Originaire de Gommiswald, un petit village des montagnes saint-galloises, il se souvient qu’une fois par année sa mère l’emmenait avec ses frères à Zurich pour une balade qui, entre shopping et visites, se terminait immanquable par un arrêt au cinéma qui projetait les films Disney. Il garde notamment des images fortes de sa découverte des Aristochats ou de La belle au bois dormant. Amateur de bande dessinée, grand lecteur des aventures de Tintin et d’Astérix, il a toujours dessiné et rêvé d’en faire son métier, tout en prenant vite conscience que pour le petit Alémanique qu’il était, le chemin serait long. Mais pas impossible.

Débuts sur «Le prince d’Egypte»

Après un apprentissage guère enthousiasmant dans une banque locale, Simon Otto assouvit d’abord ses désirs de créativité en devenant sculpteur sur glace. Suivra une année aux Beaux-Arts à Zurich, avant la décision de s’inscrire, enfin, dans une école d’animation. Et pas n’importe laquelle: les Gobelins, à Paris, mondialement réputée. Beaucoup de candidats pour peu d’élus. Mais si quelque 900 personnes passent le concours, il fait partie des 20 élèves retenus. Dans sa tête, la possibilité de faire carrière dans le cinéma d’animation européen devient peu à peu une réalité. Mais ce seront finalement les studios DreamWorks qui lui proposeront un contrat. Le Saint-Gallois n’a pas encore achevé son cursus qu’il signe pour un aller simple à Hollywood.

A Los Angeles, il commence par travailler à la fin des années 1990 sur le personnage principal du Prince d’Egypte, avant d’enchaîner sur La route d’Eldorado puis de superviser au début du millénaire, pour Spirit, son propre personnage: un aigle. Suivront différents postes d’animateur sur Sinbad: La légende des sept mers, Gang de requins, Nos voisins les hommes, Souris City, Il était une fois…, Bee Movie et Kung Fu Panda.

Puis, enfin, la consécration: lorsque DreamWorks met en chantier Dragons (2010), premier volet d’une trilogie qui deviendra le plus gros succès de la société après la série des Shrek, Simon Otto est nommé «head of character animation», ce qui fait en gros de lui le bras droit des réalisateurs Den DeBlois et Chris Sanders pour tout ce qui concerne les personnages. Son travail consiste à développer visuellement les personnages, avant de travailler plan par plan sur leurs mouvements. Finalement, il aura dirigé des dizaines de dragons comme s’il s’agissait de vrais comédiens.

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