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Les dragons endormis d’Anish Kapoor au château de Versailles

Après Jeff Koons, Murakami, Bernar Venet ou Giuseppe Penone, l’artiste britannique est invité à occuper les jardins conçus par Le Nôtre; il y déploie des tours de passe-passe fascinants qui introduisent un désordre dans la géométrie parfaite des parterres et des allées

Les dragons endormis d’Anish

Kapoor au château de Versailles

Après Jeff Koons, Murakami, Bernar Venet ou Giuseppe Penone, l’artiste britannique est invité à occuper les jardins conçus par Le Nôtre; il y déploie des tours de passe-passe fascinants qui introduisent un désordre dans cette géométrie parfaite

Anish Kapoor (1954) n’a pas peur des grands espaces. En 2002-2003, il exposait dans le Turbine Hall de la Tate Moderne de Londres un voile de PVC rouge tendu entre trois cercles d’acier déployant ses surfaces courbes sur 150 mètres de long, dont le titre Marsyas évoquait un satyre de la mythologie grecque qui, ayant défié Apollon, finira ses jours écorché vif. En 2011, il installait Leviathan, nom d’un monstre biblique colossal qui symbolise le cataclysme et l’anéantissement, sous l’immense verrière du Grand Palais à Paris, une bulle de plastique culminant à 45 mètres de haut. En 2012, il construisait Tour Orbit, une structure de 115 mètres, mêlant l’exploit formel à celui de l’ingénierie, surmontée d’une plate-forme observatoire pour les Jeux olympiques de Londres. L’immensité des jardins du château de Versailles, dont il est le huitième artiste contemporain invité, ne pouvait donc lui résister.

Il en parle pourtant avec modestie le jour de sa conférence de presse à des journalistes qui voudraient parler du scandale. Il évoque l’ordre des jardins conçus par Le Nôtre, l’illusionnisme d’une nature entièrement reconstruite, les collines arasées pour laisser place aux bosquets artificiels, aux plans d’eau et aux fontaines. Il rappelle que ce spectacle était dévoué à la puissance du roi. Et il dit qu’en venant ici, il a voulu gratter sous la surface, excaver le désordre que cette formidable mise en ordre de l’espace enfouit dans la terre. La polémique provoquée par Dirty Corner, un tube d’acier de 60 mètres pris dans un chaos de roches et terminé par une ouverture en forme de pavillon, qui porte désormais le nom de «vagin de la reine» à cause d’une interview malheureuse ou maladroite, il ne veut rien en dire (lire ci-contre).

A 61 ans, Anish Kapoor – citoyen britannique d’origine indienne, né à Bombay mais formé dans les écoles d’art anglaises, Turner Prize, présent dans la plupart des grandes expositions internationales depuis sa première apparition à la Documenta 9 de Kassel en 1992 – ne fait pas partie des artistes qui travaillent dans la solitude de leur atelier. Il est entouré d’ingénieurs et d’une multitude d’assistants. Et même s’il réalise, peut-être à temps perdu, des peintures sur papier, des nuées colorées profondes, il préfère se consacrer à des tours de force qui exigent des matériaux high-tech, des calculs précis, des travaux de terrassement et des machines de chantier. Tout ce qu’il faut pour faire face à l’étendue des jardins de Le Nôtre.

Pour son exposition au château de Versailles, Kapoor a choisi cinq œuvres qui ont déjà été présentées ailleurs, et une sixième qu’il a conçue spécialement pour le Bosquet de l’Etoile, une grande clairière entourée d’arbres où il a mis un cube sombre traversé par des tubes tendus de PVC rouge formant, quand on y pénètre, un réseau organique et lumineux (Sectional Body preparing for Monadic Singularity, 2015). Les autres font en quelque sorte le tour de son propre jardin.

D’abord, devant la Galerie des glaces, sur une esplanade qui surplombe la Grande Perspective, C-Curve (2007), un miroir courbe dont la partie convexe reflète les spectateurs dans une large vue panoramique de la façade et dont la partie concave les reflète renversés culs par-dessus têtes, ciel en bas, terre en haut. Un peu plus loin, au-dessus des escaliers qui descendent vers le Grand Parterre, Sky Mirror (2001) renvoie l’image du ciel, et s’il était possible de le survoler, peut-être y verrions-nous l’image du château, des frondaisons ou des parterres que Kapoor projette ainsi dans l’espace.

Le tube du scandale

Juste au début du Grand Parterre qui conduit vers le Grand Canal, se trouve l’objet qui a tant fait parler, Dirty Corner (2011), un chaos de pierres comme effondrées sur un tube rouillé cyclopéen. D’un côté, le gazon parfait est percé d’une fosse rouge dont la terre est entassée devant une roche énorme, rouge elle aussi. Le monstre dévorant et couché est là, à peine endormi, comme un dragon dont il a tous les attributs – l’orifice prêt à happer les imprudents qui oseraient l’approcher, les proportions écrasantes, l’étrangeté. Enfin, très loin, entre le Bassin d’Apollon et le Grand Canal, Descension (2014), une eau tourbillonne, précipitée dans un vortex dont le mouvement et la machinerie entretiennent un vacarme et une vibration continus.

Pour voir la sixième œuvre, il faut quitter le périmètre du château et se rendre à la Salle du Jeu de Paume où a commencé la Révolution en 1789. Cette salle semble plus petite que ne le laissent croire les représentations picturales. Kapoor y a installé le spectacle terrible d’un canon ayant tiré des cylindres rouges contre deux parois blanches couvertes d’un liquide figé et sanglant. C’est Shooting into the Corner (2008-2009), qui montre à quel point cet artiste virtuose et maître de son sujet a une vision tragique de l’histoire et de la condition humaine.

Les œuvres d’Anish Kapoor sont des serpents assoupis. A l’exception de Shooting into the Corner qui dit la violence de l’histoire et traduit l’expression de «chair à canon», elles présentent des courbes séduisantes, des prouesses de prestidigitateur, des surfaces qui aspirent le regard, et des atours apaisants. Le malaise est léger, mais il est là. Une menace plane, à la manière d’un petit bruit nocturne qui précède l’insomnie. Attention, les corps jubilent devant ces performances formelles. Ils ne devraient pas. Bien sûr, Kapoor les endort avec ses sortilèges. Mais ce n’est pas un magicien innocent pour place du marché. Il veut que le malaise s’ancre au tréfonds du petit bonheur qu’il procure. Il endort pour réveiller.

Ravissement et servitude

A Versailles, il a créé une zone de conflit. Pas à la manière légère et sans conséquences de Jeff Koons en 2008, quand il confrontait ses objets de luxe aux luxueuses dorures des salles du château. Pas à la manière de Bernar Venet en 2001, qui proposait une surenchère de performance par rapport à la puissance des jardins avec ses énormes courbes en acier. Il ne recherche pas l’harmonie intelligente, la complicité subtile comme le faisait Giuseppe Penone en 2013. Kapoor recrée le ravissement qui est l’origine de la servitude. Ravissement devant la puissance, devant les machines, devant les écrans, devant le confort, les défilés et les fanfares. Il en reproduit les mécanismes parce qu’il met en mouvement des désirs qui passent directement par le corps. Face à la beauté des jardins de Versailles et à la béatitude touristique, il met des choses propres à engendrer elles aussi la béatitude, à ceci près qu’elles ont une faille, une brisure qui est susceptible de mettre fin au plaisir et au divertissement.

Son exposition est impressionnante. D’ailleurs elle est faite pour ça. Elle laisse pourtant un regret. C’est une exposition. Le dialogue avec les jardins ne parvient pas à se nouer, sauf pour Descension et pour Sectional Body preparing for Monadic Singularity qui méritent à elles seules le voyage. Il en reste une légère amertume dont on se dit, puisqu’elle persiste, qu’elle correspond à l’amertume de l’illusionniste quand il s’aperçoit que ses tours de magie n’en finissent pas d’épater malgré les ficelles agitées sous les yeux des spectateurs.

Anish Kapoor, Versailles. Jardins du château et Salle du Jeu de Paume, Versailles. Tous les jours de 8h à 20h30 (Bosquet de l’Etoile de 10h à 18h30, Salle du Jeu de Paume de 14h à 18h sauf le lundi). Entrée gratuite à droite de la Cour d’honneur. Rens. www.chateauversailles.fr Jusqu’au 1er novembre.

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