Le drame de la Germanwings sous l’œil de Thomas De Quincey

Dans «De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts», l’auteur anglais met en évidence la nudité terrible de la violence meurtrière et son exceptionnalité

Qui a peur de Robert Durst? Le nom de cet homme d’affaires ­excentrique, héritier d’une dynastie immobilière de New York, ne vous dira sans doute rien. Il est pourtant en passe de devenir une figure populaire de premier plan aux Etats-Unis. Un film et une série documentaire à succès lui ont déjà été consacrés. Et on peut parier que ce n’est pas fini. C’est que le personnage est sulfureux. On le suspecte fortement depuis des années d’avoir assassiné sa femme et une amie de celle-ci, puis d’avoir coupé en petits morceaux un de ses voisins.

Mais ce n’est pas le plus drôle. Les téléspectateurs américains ont pu récemment l’entendre avouer ses crimes à voix haute, enregistré à son insu: il avait oublié d’éteindre son micro en se rendant aux toilettes à la sortie d’un plateau de télévision… Par précaution, la police américaine vient de l’arrêter pour port illégal d’arme à feu. On ne sait jamais.

A-t-on le droit de se passionner aussi légèrement pour cette sordide histoire, et surtout d’en rire? Oui, aurait répondu sans hésitation l’auteur de De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts (1854), à savoir Thomas De Quincey, même s’il aurait probablement émis quelques réserves sur le talent de «l’artiste». Le texte se présente comme une pseudo-conférence donnée à la Société des connaisseurs en meurtre. Cette respectable institution fictive réunit des amateurs de morts violentes qui dissèquent les cas remarquables de l’histoire ancienne et récente. Selon De Quincey, ou plutôt son irréprochable conférencier, le meurtre a sa beauté intrinsèque, une fois mis entre parenthèses tout jugement moral ou perspective judiciaire.

Un assassin de la pire espèce peut montrer en effet des qualités dignes d’un grand artiste, selon le degré de perfection qu’il apporte à ses crimes (ampleur, virtuosité, gratuité, etc.). Point de vue volontairement amoral, qui n’est pas immoral pour autant: l’honnête société londonienne n’encourage pas le crime (ou si peu), elle ne nie pas non plus sa monstruosité. Elle se borne à l’annexer au reste des activités humaines, en récupérant au profit de la société les meilleurs aspects d’une activité en elle-même inacceptable.

Il est un artiste que les «connaisseurs» imaginés par De Quincey auraient sûrement jugé d’un tout autre acabit que le malchanceux Robert Durst. L’accident volontaire qui a vu un avion de la Germanwings s’écraser dans les Alpes françaises, avec ses cent cinquante victimes à la clé, aurait sans doute provoqué leur vive admiration – une fois passé le moment d’une juste commisération, bien entendu.

Comment ne pas rester sans voix devant la préparation méticuleuse du copilote pour arriver à ses fins, jusqu’à la certitude imparable que rien ne viendrait entraver son entreprise? On se demande encore ce qui a pu le conduire à accomplir un tel acte. De Quincey propose une définition du crime parfait qui fournit un semblant de réponse. Pas d’éléments crapuleux, pas de dessein idéologique, pas même de raisons psychiatriques assez fortes pour servir d’explication. Rien que l’amour du drame pour lui-même.

De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts passe, à juste titre, pour un chef-d’œuvre d’humour noir. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas le lire sans une pointe de sérieux. En suspendant le jugement ordinaire de la société (émotif, moral, explicatif), le point de vue esthétique adopté par De Quincey ne met que mieux en évidence la nudité terrible de la violence meurtrière et son exceptionnalité. Il interroge aussi le regard, collectif ou personnel, que nous jetons sur elle: jusqu’à quel point suis-je encore un spectateur impliqué et responsable, à quel moment le détachement (et tout ce qui s’ensuit) prend-il le dessus? Difficile de ne pas avoir le soupçon que la réaction la plus spontanée n’est pas forcément celle que l’on croit.

«Ce fut sans nul doute un triste événement, un fort triste événement; mais quant à nous, nous n’y pouvons rien. Dès lors, tirons le meilleur parti possible d’une mauvaise affaire; et, comme il est impossible, fût-ceen la battant sur l’enclume, d’en rien tirer qui puisse servir une fin morale, traitons-la esthétiquement et voyons si de la sorte elle deviendra profitable» Thomas De Quincey«De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts»