Paysages suisses dans la littérature mondiale (4)

Drame gidien chez le pasteur de La Brévine

André Gide a écrit «La Symphonie pastorale» en se souvenant d’un pénible séjour dans les Montagnes neuchâteloises

Pas de buste de Gide à La Brévine (NE), pas même une plaque pour rappeler son passage. Le grand écrivain français logeait, durant son séjour, dans une ferme un peu distante du village, on ne sait plus trop laquelle.

Mais le café de l’Hôtel-de-Ville, où nous sommes attablés, c’est bien l’endroit où il prenait ses repas, certifie Clément Zill, un chef de service de l’Instruction publique neuchâteloise aujourd’hui retraité qui aime évoquer l’histoire de sa vallée.

Entre Gide et La Brévine il y a, pour toujours, La Symphonie pastorale. C’est une de ses œuvres les plus lues. Elle joue son drame sournois au milieu de la vallée, sous la neige ou dans la prairie selon la saison.

Mais il y eut aussi, à l’origine, une antipathie. «Comme Rousseau, Gide est reparti des Montagnes neuchâteloises avec l’intention de ne jamais y revenir», constate Clément Zill, s’amusant à moitié de ce parallélisme géographique et littéraire.

A La Brévine, personne n’a jeté de pierres à André Gide, contrairement à ce que les habitants du Val-de-Travers avaient infligé à Jean-Jacques. Mais le tout jeune auteur de l’époque était arrivé en bien petite forme. Il était envoyé par son médecin, le docteur Andreae de Genève, avec la prescription de soigner ses nerfs au grand air et aux eaux de la Bonne Fontaine, qui jouissaient d’une certaine réputation.

A 25 ans, le monsieur de Paris avait beau revenir d’Afrique, il ne s’était sans doute encore jamais frotté à un monde aussi rugueux.

Il se promenait sur un traîneau, et son accoutrement spectaculaire, qui devait le protéger du froid, ne laissait apparaître que les yeux, raconte la mémoire villageoise. Dans sa chambre, où il a passé deux mois, entre octobre et décembre 1894, il travaillait à Paludes.

C’est vingt-cinq ans plus tard seulement, dans un de ses romans de maturité, que l’écrivain fera remonter ses souvenirs et placera dans le décor jurassien ce drame de la confusion entre morale et sentiment.

Dans La Symphonie pastorale, La Brévine apparaît, à peine esquissée, comme un lieu autarcique et régulièrement coupé du monde. Gide n’en dit pas de mal dans son roman. C’est dans ses écrits intimes qu’il ouvrira la plaie. Il y évoque ce «trou sinistre, avec sa place informe, son église sans caractère, sa vilaine fontaine… et ses habitants les moins accueillants du monde».

«Les Bréviniers sont des gens réservés, et il n’aura rien fait pour gagner leur confiance, reconstitue Etienne Robert-Grandpierre, président du conseil communal, qui participe à notre discussion. Ses propos ne sont pas tendres, mais il y a du juste.»

Dans son célèbre roman, Gide règle certains comptes avec la morale protestante dans laquelle il a été élevé. Il met en scène un pasteur au parcours sans faute, mais dont le quotidien spirituel et conjugal s’est peu à peu asséché. L’homme trouve un nouvel élan en accueillant dans sa famille une jeune aveugle abandonnée et mutique à qui il va redonner la dignité et la parole.

Mais le pater familias bien intentionné sera bientôt le seul dans sa maison à ne pas voir la vraie nature du sentiment qui le lie à la jeune fille, devenue dans sa vie comme une étoile filante.

En 2011, il n’y a plus de pasteur à La Brévine. Faute d’ouailles et de finances, les ministres de l’Eglise neuchâteloise sont devenus itinérants. La cure va être transformée pour accueillir l’administration communale. Le jardinet s’ouvre, comme durant le séjour de Gide, sur l’étendue des champs.

Le temple, avec son plafond en carène, a été rénové en 2004, pour son 400e anniversaire. Les bancs de bois clair n’enlèvent rien à ­l’austérité du lieu. Justement, l’organiste est à l’œuvre. On imagine Jacques, le fils du pasteur, tendrement penché sur Gertrude, assise au clavier, et le père, jaloux, dans l’embrasure de la porte. «Mais il était contre elle et, à plusieurs reprises, je le vis qui prenait sa main pour guider ses doigts sur les touches. N’était-il pas étrange déjà qu’elle acceptât de lui des observations et une direction dont elle m’avait dit précédemment qu’elle préférait se passer?»

Très épuré et d’une grande économie d’effets jusqu’alors, le roman connaît dans ses dernières pages une sorte d’accélération apocalyptique.

Pour ne pas devoir affronter son propre père en rival amoureux, Jacques quitte la maison. Sa conversion au catholicisme dira tout son rejet de l’exemple paternel. Gertrude a retrouvé la vue grâce à une opération. «Ce que j’ai vu d’abord, c’est notre faute, notre péché […] Mon crime est de vous avoir laissé m’aimer quand même.» Elle s’est rendu compte que c’est Jacques qu’elle aime, se jette à la rivière pour ne pas «ajouter du mal au mal».

La Bonne Fontaine a continué de recevoir des curistes jusque dans les années 1940. Des ouvriers polonais ont provoqué l’assèchement de la source en effectuant des travaux de drainage. Le petit bâtiment est toujours là, pas si vilain, qui donne une touche élégante au bout d’une allée de bouleaux.

La Brévine, qui comptait 1000 habitants il y a un siècle, n’en a plus que 600. Ses petites fabriques n’ont pas résisté à la crise horlogère. «Le tourisme tend à devenir notre dernière carte, souligne le président Robert-Grandpierre, en complémentarité avec Le Locle et La Chaux-de-Fonds.»

La vallée, avec son lac des Taillères, tente de retourner en sa faveur sa glaciale réputation. A l’arrivée, un panneau souhaite la bienvenue dans «la Sibérie de la Suisse». Ici, il n’y a pas si longtemps qu’on s’appelait tous «cousin, cousine». Quelques personnes savent encore qu’un grand écrivain est passé par là, c’est tout. A La Brévine, il n’y a jamais eu le moindre indice d’un éventuel ­pèlerinage gidien. Le président de la commune s’en excuse presque: «Notre paysage n’a pas la prétention à l’universalité, comme peut l’avoir celui de la région lémanique.»

Du reste, le cinéma n’a pas fait le détour non plus. C’est au Pays-d’Enhaut, entre Château-d’Œx et Rossinière, que Michèle Morgan (Prix d’interprétation féminine à Cannes en 1946) a prêté ses beaux yeux à la jeune aveugle dans l’adaptation de Jean Delannoy (Palme d’or de la même année).

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