La valeur n’attend pas le nombre des années. C’est à 19 ans que Lorrie Moore s’est illustrée pour la première fois, en remportant un concours organisé par un magazine littéraire de l’État de New York, la région où elle a grandi. Elle vivait alors à Glens Falls – elle y est née en 1957 – et, si elle aimait tant écrire, c’est «par goût de la solitude», dit-elle. Trois ans après cet oscar précoce, elle s’embarquait pour l’université de Cornell, y suivait un cours de creative writing, se faisait aussitôt remarquer par Alison Lurie et le tour était joué: elle savait qu’elle ne lâcherait plus la plume.

Il lui restait à bûcher, à peaufiner ce style de ballerine qui, à 28 ans, en 1985, l’imposa d’emblée lorsqu’elle publia Des histoires pour rien, un recueil de nouvelles traduites trois ans plus tard chez Rivages. «La vie est un calembour. On entend un truc mais on sait bien que ça veut sûrement dire autre chose», y écrit Lorrie Moore, en donnant avec cette maxime lapidaire les deux clés de toute son œuvre: ironie mordante et regard de médium, afin de voir l’invisible.

L’art d’écrire

Par la suite, miss Moore enseigna à l’université de Madison, dans le Wisconsin, et ce fut à son tour d’apprendre aux étudiants l’art d’écrire, dont elle dit avoir découvert les secrets en se plongeant dans les livres d’Alice Munro. Comme la Canadienne, Lorrie Moore est une virtuose des histoires brèves, ces short stories électrisées où elle épingle les petits riens du quotidien. Mais l’auteure de Déroutes et de La Passerelle (Points/Seuil) n’en reste jamais là, car elle s’empresse de déchirer le rideau pour aller fouiner dans les coulisses, où se jouent souvent des drames silencieux. Avec des héroïnes parfaitement formatées, des femmes apparemment bien rangées – et parfois passablement dérangées – qui vivent leurs vies en play-back dans une Amérique gavée de Prozac: autant de portraits à l’acide où se mêlent ricanements et coups de fleuret parce que, sous la plume de Lorrie Moore, l’humour sert toujours de masque à l’amertume.

Ce monde en perpétuel porte-à-faux, on le retrouve tout au long des nouvelles rassemblées dans Merci pour l’invitation. Couples en crise, divorces annoncés, rancœurs, insatisfactions, accidents de parcours, conventions étouffantes, conflits de générations, blessures incurables, voilà ce qui pousse Lorrie Moore à se glisser dans la peau de personnages qu’elle saisit à vif, quand l’orage va éclater et que se fendille «le vernis incolore de la bienséance». Il suffit alors de deux ou trois phrases cinglantes pour que la nouvelliste mette le feu aux poudres.

Brûler un smoking

C’est par le feu, justement, que s’ouvre ce recueil. Divorcé depuis six mois, Ira fulmine. Il n’arrive pas à digérer le départ de son ex et, de rage, il est en train de brûler son smoking de mariage dans son jardin, ce qui lui vaudra de passer une nuit au poste de police. Et les choses ne s’arrangeront guère quand il se laissera séduire par Zora, une pédiatre un brin fêlée qui déteste son job et qui professe que «toute famille est une famille d’alligators». Comment construire une nouvelle histoire avec cette accro aux antidépresseurs qui, comble de malchance, est flanquée jour et nuit d’un ado insupportable? Tout va se détraquer, bien sûr, comme le contexte politique de ce récit où l’on perçoit les échos de la guerre d’Irak.

Fiasco tropical

L’autre guerre, dans la nouvelle suivante, c’est celle que voudraient éviter deux anciens militants pacifistes qui n’ont désormais qu’une envie – «se tuer l’un l’autre». Au bout de vingt ans de mariage, ils sentent que la comédie ne pourra plus durer. Pour essayer de réparer les dégâts, ils décident de changer d’air et de partir aux Caraïbes mais on devine d’avance que tout ça se soldera par un fiasco. Commentaire: «La passion brute des débuts s’était muée en rage. La fin de leur histoire s’expliquait par le fait que la haine, tout comme l’amour, ne se nourrit pas uniquement d’eau fraîche.»

«– En tant que féministe, tu ne peux pas en vouloir à une autre femme, lui dit une voisine.»

«– En tant que féministe, j’exige que tu ne m’adresses plus la parole, rétorqua Kit.»

Pièces vides

D’un récit à l’autre, Lorrie Moore a l’art de décocher ce genre de vacheries, quand elle parle par exemple de ce mouroir qui vend à ses vieux clients «une fin de vie rêvée». Quand elle décrit une soirée de gala où les invitées, à force de liftings, finissent par ressembler à des poupées asiatiques. Quand elle dépeint une petite bourgade où le même célibataire «fait, en un an environ, le tour de toutes les femmes qui y vivent», abandonnant chacune d’entre elles à la même solitude.

Et il y a aussi ce couple d’anciens rockers à la ramasse qui ont trouvé refuge dans une ferme. Elle, c’est une frustrée dont la carrière n’a jamais décollé. Et son compagnon? Réponse: «Avec lui, c’était comme entrer dans une belle maison et découvrir que chaque pièce était vide.» Quant à la nouvelle éponyme de ce florilège si explosif, elle met en scène une bande de bikers qui, avec leurs Harley pétaradantes, viennent ficher la pagaille lors d’une cérémonie de mariage, avant de constater qu’ils se sont trompés de noce… Un malentendu, comme tous ceux qui émaillent ces histoires où la voltigeuse des lettres américaines met à nu ses personnages sans même leur laisser le temps de se plaindre: «Les regrets ne servent à rien, écrit-elle. Ce ne sont que des tickets roulés en boule pour le spectacle du cirque qui a déjà quitté la ville.»

Des vérités qui résument des vies entières

En quelques mots assassins, Lorrie Moore peut asséner des vérités qui résument des vies entières. Elle sait aussi alterner les registres, du plus grave au plus cocasse, tout en restant une excellente portraitiste de la middle class américaine. Avec ces mots, en guise de mode d’emploi: «La création littéraire se nourrit de petits clins d’œil, de pas de danse et de mosaïques d’émotions.»


Lorrie Moore, «Merci pour l’invitation», trad. de l’américain par Lætitia Devaux, L’Olivier, 235 p.