Il y a en Chine, à Pékin, un hôtel qui s’appelle Read and Rest – «lire et se reposer». A Tokyo, un autre hôtel affiche fièrement Book and Bed – «livre et lit». Au-delà de l’allitération, au-delà du marketing – l’un et l’autre établissement offrent une bibliothèque, plus ou moins bien garnie, de magazines pour l’un et de livres pour l’autre, ainsi que de moelleux oreillers… A contempler ces destinations, pour l’heure hors d’atteinte, on se prend à réfléchir à l’association de la lecture et du sommeil, à rêver aussi un peu…

Petits, nous réclamions une histoire avant de dormir. Lire, se laisser traverser par les mots, puis s’endormir et rêver de temps en temps est une séquence que plus âgés nous avons, pour certains, conservée.

Echappées

La lecture et le sommeil possèdent d’étranges affinités. L’une et l’autre vous absorbent, l’une et l’autre se pratiquent volontiers allongés, dans une chambre, oublieux du monde extérieur, ouverts aux récits, ceux de notre cerveau qui fabrique des rêves tout comme ceux que nous lisons sur la page.

Il y a un espace du livre et un espace du sommeil qui échappe au matériel, qui ouvre des territoires infinis. Sur la page des abîmes s’ouvrent, des années fuient, des foules se pressent; sur l’oreiller aussi le vertige nous saisit parfois dans les profondeurs de la nuit, des univers se déploient, des existences défilent et d’étranges architectures se bâtissent.

Fragilités

Cette curieuse torpeur, cette concentration particulière partagées par la personne qui lit et celle qui dort ou rêve sont fragiles dans un cas comme dans l’autre. Un bruit et nous voilà distraits, sortis des limbes, ayant perdu le chemin pourtant si sûr, il y a un instant.

Le sommeil et le livre nous offrent d’autres vies, qui reviennent parfois dès qu’on rouvre le roman qu’on a quitté voilà quelques heures, dès que le songe récurrent réapparaît. Le sommeil sans rêves lui-même, lorsqu’on s’en réveille, peut renvoyer à la bizarre sensation que l’on a parfois lorsqu’on termine un livre: cette impression de sortir d’un tunnel et d’être brutalement ébloui par le réel, ce sentiment de remonter par paliers des profondeurs d’une mer noire et sans fond, d’avoir vécu longtemps, comme en apnée, dans une conscience autre et d’être ramené peu à peu, de façon surprenante, dans un environnement, matériel, familier mais encore teinté d’étrangeté.

Surface azurée

Parfois, lorsque l’on veille, alors qu’on vaque à ses occupations, les récits de la nuit et des pages reviennent vous hanter, souvenirs diffus. Insomniaque et lecteur, Proust maître du sommeil et des mots, compare dans Du côté de chez Swann la lecture à l’assoupissement. Le narrateur à Combray lit sous un arbre, tellement absorbé qu’il n’entend pas l’heure sonner au clocher: «L’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du silence.»


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