Ils ont ces épouvantables sacs dans le ventre, menace permanente, s’ils éclataient. Le surnom de «mules» a une tonalité tristement bonhomme face à la condition de ces transporteurs Sud-Nord qui acheminent la cocaïne plongée dans leurs entrailles.

A l’est de la Guyane, dans les environs de la capitale régionale de St-Laurent du Maroni, deux jeunes sont retrouvés morts. L’un d’eux s’apprêtait à faire le grand vol vers l’Europe, l’estomac chargé de poison dans les olives de plastique. Un troisième jeune homme st vite suspecté d’avoir tué l’un des deux, mais il est en fuite, et sera perdu au bout de sa course, lui aussi, sans avoir pu prendre l’avion.

Retour du capitaine Anato

Le major Marcy, un Créole, enquête, sans disposer de nombreuses pistes en premier lieu. Depuis Cayenne, la métropole, le capitaine Anato – qui, lui, est un natif, «Noir-Marron» –, déjà au centre des deux précédents romans de Colin Niel, est envoyé pour collaborer à l’investigation. Quand il n’est pas détourné par ses propres hantises; comme dans ses précédentes apparitions, Anato est toujours en quête de ses origines, d’un père mystérieusement disparu, d’un récit familial qu’il pourrait nouer, enfin. Et il continue à se heurter à des silences, des non-dits, des omerta locales.

Surtout que la région est chargée d’une histoire dramatique. Le fleuve Maroni marque la frontière avec le Suriname voisin. Pays déchiré par une guerre civile de la fin des années 1980 jusqu’à la moitié de la décennie suivante, le Suriname a connu les violences à grande échelle, les assassinats politiques, et les exils en nombre.

Une sombre Guyane

C’est cette pesanteur historique qui imprègne encore le présent tel que le décrit Colin Niel, qui a travaillé plusieurs années au Parc guyanais de l’Amazonie. Les opprimés traversaient le Maroni, ont formé une communauté en Guyane, et ces déchirures passées ont encore une présence, raconte Obia – du nom d’une cérémonie rituelle et un peu guerrière. Dans le précédent roman, Ce qui reste en forêt, l’auteur proposait l’exploration de certaines profondeurs de la région amazonienne, et des pistes des orpailleurs, le dur milieu des chercheurs d’or. L’exotisme était complet, mais à présent, avec intrigue à la fois plus contemporaine et plus crue, le sentiment de découvrir le pays de manière intime demeure fort.

La Guyane de Colin Niel se révèle sombre, hostile même, mais le désir de raconter le pays domine, sans pédanterie ni lourdeur doctorale. Aux côtés d’Anato et de son ancien adjoint Vacaresse, devenu détective, et qui va se greffer sur les enquêtes en cours, le lecteur découvre cette contrée méconnue. Les malheureuses mules charrient leurs ovules cocaïnés, elles conduisent aussi les curieux dans leur monde d’amères tropiques.