Notre époque de spécialistes manque certainement de scientifiques généralistes, au sens des «honnêtes hommes» qui synthétisaient l'état des connaissances au Siècle des lumières. Aussi, quand un universitaire tente d'expliquer la science au public, convient-il de lui accorder de l'indulgence et un relatif droit à l'erreur: ainsi, le célèbre Singe nu de Desmond Morris comportait-il une multitude d'erreurs factuelles et d'hypothèses farfelues, vite pardonnées tant l'essai était court, bien écrit, drôle, original et pertinent. De telles qualités font défaut, vingt ans plus tard, au Troisième Chimpanzé de Jared Diamond. D'autant que l'édition française, neuf ans après l'américaine, ne tient guère compte de tout ce qui a été publié depuis.

Il est utile de rappeler que nous sommes de grands singes, mais Diamond le fait en interprétant mal des travaux sur l'hybridation de l'ADN et en négligeant ceux sur la structure des chromosomes ou les séquençages de génomes, ce qui prouve qu'il ne maîtrise pas la génétique. Pas plus qu'il ne maîtrise la paléontologie ou la démographie, quand il clame que les hommes de Cro-Magnon vivaient jusqu'à 60 ans et les Néandertaliens jusqu'à moins de 40. Les explications «sociobiologiques» qui accompagnent les chapitres sur les comportements sexuels sont arbitraires, invérifiables et hors du champ de la science, contrairement aux prétentions de l'auteur.

Ces multiples inexactitudes et affirmations gratuites ne permettent guère d'accorder beaucoup de crédit au reste du livre, où l'auteur se pose des questions classiques, mais pertinentes, sur les tendances de notre espèce au génocide ou sur la manière dont nous détruisons, depuis longtemps, nos écosystèmes.

Le même manque de crédibilité entache De l'Inégalité parmi les sociétés, qui prétend tout expliquer sur ce délicat sujet par des causes environnementales simples et rejette toute forme d'explication par des différences biologiques entre races. Il est malaisé de critiquer quelqu'un dont on partage des conclusions essentielles, si elles sont de plus très «politiquement correctes». Mais dans le monde impitoyable des sciences, les argumentations insuffisantes ou approximatives peuvent nuire aux résultats les plus exacts. Cultiver le doute sur ses propositions et avoir une vue réaliste de l'étendue de son ignorance sont les conditions indispensables d'une bonne pratique de la recherche, surtout dans ses phases spéculatives. Deux conditions que l'auteur ne remplit manifestement pas…