Claude Bleton

Les Nègres du traducteur

Métailié, 124 p.

Un discours d'ivrogne, tenu sous un pont par un homme à une femme, qui l'écoute sans comprendre tout en lui filant un coup de fiole, telle est la forme de ce premier roman ironique. «Je n'ai pas de souvenirs, seulement des histoires»: ivrogne cultivé, le narrateur anonyme de Claude Bleton retrace avec verve une vie de fabulateur impénitent, dont il se sent capable de proposer une version par jour. Sa vocation de traducteur est née très tôt, peut-être sous l'influence d'un professeur d'espagnol pour qui une langue n'était pas une question d'apprentissage, mais une question d'imagination.

Premier coup d'essai, la traduction d'un roman à succès catalan qu'il adapte au goût français: le thème de la transition démocratique y devient habilement celui de l'intégration républicaine. Son renom croît après son mariage avec Aurore, qui ne manque jamais de souligner dans une revue à orientation postmoderne la qualité des travaux de son mari et l'audace de ses partis pris. Un jour, faute de nouvel ouvrage à traduire, celui-ci imagine un récit sur la vie d'un des fondateurs du franquisme racontée par sa femme Caridad, riche et noble héritière ayant consacré son existence au point de croix. Par souci d'ordre (il n'aime pas travailler sans filet), il appâte un jeune poète auteur de récits confidentiels qui accepte de lui rédiger l'original de sa «traduction».

C'est le filon. Le narrateur se met à recruter, parmi les débutants ou les auteurs en panne d'inspiration, d'autres nègres espagnols auxquels il propose des romans conçus pour plaire au public français, à partir de thèmes dans l'air du temps. Ces derniers ne sont pas tout à fait les mêmes au-delà et en deça des Pyrénées: une lanceuse de javelot de l'Est, fille d'un savant bulgare qui détient le secret de l'arme absolue devient ainsi la descendante d'un maître queux du Grand Siècle, inventeur du «gâteau de la belle oreille», forcément aphrodisiaque, qui combine le cartilage de porc et la confiture d'abricot! D'autres intrigues sont plus folles encore, mais les auteurs se montrent plutôt dociles: en quelques années, le narrateur n'a-t-il pas contribué à doubler la production littéraire espagnole, conforté dans ses choix par un lecteur admiratif qui lui écrit fidèlement?

Mais le ver est dans le fruit, un premier nègre se rebelle et le menace. Sa décision est vite prise: «Exécuter l'auteur récalcitrant, c'était une façon d'afficher ma vocation de traducteur.» A partir de là, le récit vire au polar. Jusqu'au retournement final, où le lecteur admiratif entre en scène, dans la peau d'un commissaire de police à la retraite qui se met à écrire des articles sur la vague de disparitions brutales affectant les lettres espagnoles… On sent que Claude Bleton, traducteur d'une centaine d'ouvrages d'écrivains espagnols réputés (Goytisolo, Marsé, Munoz Molina, Savater, Saer, Montalban, etc.) s'est beaucoup diverti à fignoler ce premier roman où il se moque autant de lui-même que des autres, dans un séduisant cocktail d'exagération et de finesse.