Le silence. Après une heure et demie de projection, à la Cinémathèque de Tel-Aviv, pas un mot parmi les rangées bondées. Il a fallu s’y prendre deux jours plus tôt pour réserver son siège. Chacun, dans la salle, essaie de reprendre son souffle après la déconstruction millimétrée des œuvres du Shin Bet, l’agence de sécurité israélienne en charge, notamment, de la question palestinienne. Sorti en pleine campagne législative, il y a quelques semaines, le film est en passe de battre tous les records pour un documentaire en Israël. Et il a manqué de peu, dimanche dernier, l’Oscar dans sa catégorie.

Le réalisateur israélien Dror Moreh est parvenu à rencontrer les six anciens directeurs du service encore en vie qui ont officié depuis la guerre des Six-Jours. Ils ne se contentent pas de dévoiler la mécanique d’un service qui opère en secret: les infiltrations, les assassinats. Ils décrivent tous la faillite d’une stratégie et l’incapacité des premiers ministres successifs à assurer une sécurité pour leur peuple. The Gatekeepers est une attaque imparable contre la gestion du conflit par Israël parce qu’elle provient du cœur même du système, de ses gardiens d’ordinaire les plus zélés.

Samedi Culturel: Qu’est-ce qui vous a conduit à faire ce film?

Dror Moreh: J’ai réalisé en 2008un documentaire sur l’ancien premier ministre Ariel Sharonet notamment sur la raison de son désengagement de Gaza. J’avais alors appris par son chef de cabinet que c’était une interview accordée par le directeur du Shin Bet à un journal israélien qui avait été décisive dans la décision de Sharon. Le directeur affirmait qu’il fallait négocier avec les Palestiniens sinon Israël courait à la catastrophe. Ariel Sharon avait davantage confiance en le Shin Bet qu’en n’importe quel autre service. Il est devenu clair, pour moi, qu’il fallait questionner cette influence.

Pourquoi était-il plus intéressant selon vous d’interroger les directeurs du Shin Bet plutôt que des politiciens israéliens?

Parce que le Shin Bet est au cœur même de la question palestinienne. Le Shin Bet est à l’œuvre sur cette question 24 heures sur 24 depuis 1967. S’il existe une organisation israélienne qui comprenne la société palestinienne mieux qu’aucune autre, c’est le Shin Bet. Le service a infiltré le monde des colons, celui de l’extrême droite israélienne, mais aussi tous les mouvements politiques palestiniens. Il regroupe les experts les plus savants sur le conflit. Quand les six anciens directeurs encore en vie de ce service s’expriment sur leur mission, leurs convictions et leurs doutes, alors nous pouvons en tirer une histoire crédible, vue d’Israël, de la question palestinienne. Je n’ai aucune confiance en la politique. Les politiciens vendraient leur mère pour un vote supplémentaire. Mais les professionnels à la retraite que j’ai rencontrés ont démontré par leur franchise qu’ils ne voulaient rien me vendre.

Le premier directeur que vous avez rencontré a été Ami Ayalon, qui a dirigé le Shin Bet de 1996 à 2000. Comment l’avez-vous convaincu?

La conversation a été longue. J’ai dû lui expliquer mes motivations, l’ambition de mon film, pourquoi j’avais besoin de sa parole. Il a finalement accepté et tout le projet a démarré à partir de lui. Il m’a donné les numéros d’autres anciens directeurs, même si, je dois le dire, ils ne sont absolument pas en contact les uns avec les autres. J’ai dû les rencontrer tous et répondre systématiquement aux mêmes questions. Ils voulaient être assurés que ma démarche n’était pas biaisée. Je me suis aperçu d’emblée que je me trouvais face à des experts en interrogatoire…

Yaakov Peri, qui a dirigé le service de 1988 à 1995, vous offre une des répliques les plus fortes du documentaire quand il affirme qu’un directeur du Shin Bet, à la fin de son office, ne peut être que de gauche. Avez-vous l’impression que vous avez été utilisé comme une sorte de confesseur?

Je sais que certains d’entre eux m’ont dit des choses qu’ils n’avaient jamais dites publiquement avant cela. Je crois que cela est dû aussi à la méthode. J’ai réalisé plusieurs séries d’entretiens avec chacun d’entre eux – les propos des uns nourrissant dans mon esprit les questions pour les suivants. Au total, je possède de douze à quinze heures d’entretiens avec chacun des six directeurs.

Vous abordez avec plusieurs d’entre eux la questionde la morale…

En 1984, Avraham Shalom, le directeur de l’époque, commandite l’assassinat de deux terroristes arabes qui avaient détourné un bus de Tel-Aviv. Les attaquants étaient désarmés, menottés et ils ont tout de même été battus à mort par les agents du Shin Bet. Quand j’ai rencontré Shalom, j’ai me suis trouvé face à un homme qui avait l’allure d’un gentil grand-père. J’ai oscillé, face à lui, entre l’admiration, la haine, l’affection et le dégoût. J’ai parfois eu le sentiment qu’il était l’incarnation du mal, d’autres fois qu’il était la victime des politiciens qui le contrôlaient. Pour quelqu’un comme lui, la question de la morale semble se poser avec difficulté. Il me renvoie la balle dans le film et me demande si les terroristes ont une morale. Il évoque aussi les assassinats ciblés d’Obama en Afghanistan. Ce qui m’a frappé, c’est justement l’absence de réponses claires sur la question morale. C’est un problème que ces services évitent soigneusement de se poser.

Certains de vos interlocuteurs révèlent les méthodes particulières du service, notamment l’utilisation d’un téléphone cellulaire piégé pour tuer un leader du Hamas…

Ce que j’ai mieux compris, c’estla mécanique des guerres du XXIe siècle. Les services secrets ont une cible qui se situe dans une zone densément peuplée. Ils estiment les dommages collatéraux qui sont acceptables pour atteindre cette cible. Et parfois, ils commettent de très graves erreurs de jugement. Dans les territoires palestiniens, les conséquences de ces attaques sont visibles du monde entier. Ce n’est pas le cas quand les Américains utilisent des drones en Extrême-Orient. Je crois qu’il y a un réveil mondial au sujet de ce type de guerre virtuelle. Un des directeurs du Shin Bet m’a dit qu’Israël avait davantage pensé ses tactiques que sa stratégie. Lorsqu’on s’aperçoit, depuis plus de cinquante ans, que l’on échoue à atteindre des objectifs sécuritaires, alors il faut repenser de fond en comble la stratégie. C’est un des messages les plus importants du film.

Comment les médias israéliens ont-ils réagi?

Plutôt bien. Evidemment, la presse d’extrême droite en Israëla critiqué mon approche, en affirmant que j’avais modifié le sens général des interviews. Ces médias ne pouvaient pas reprocher leurs propos aux directeurs du Shin Bet, donc ils m’ont accusé de manipulation. Le ministre actuel en charge des services secrets s’est exprimé sur une radio américaine pour dénoncer ma démarche. Mais un des anciens directeurs du Shin Bet, que j’avais interviewé, a immédiatement rétorqué que je n’avais en aucun cas transformé leurs propos. Il a affirmé que le gouvernement devrait affronter le message du film et non le messager.

L’impression qui se dégage de «The Gatekeepers», c’est que la paix est impossible dans le contexte actuel. Etes-vous aussi pessimiste?

Je suis plus pessimiste après avoir réalisé ce film qu’avant. Je crois que les choses vont continuer de la manière dont elles ont toujours fonctionné depuis 1967.Il faudrait que, de part et d’autre,de grands leaders politiques se mettent à table avec la volonté ferme de trouver une solution.A mon avis, nous ne verrons pas cela dans un futur proche. Tant que la communauté internationale – les Américains, mais aussi la Communauté européenne et les pays arabes les plus démocratiques – n’impose pas une pression énorme sur les deux parties du conflit, alors rien ne se passera de positif. Après ce film, je suis beaucoup plus réaliste et conscient que je ne l’étais avant. Et je suis plus désespéré que jamais. Mais les élections récentes ont montré que la majorité des Israéliens ne veut pas que les extrêmes conduisent la destinée du pays.

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