Dubaï photographiée comme au XIXe

Images Martin Becka ressuscite un procédé des débuts de la photographie pour immortaliser les folies architecturales de la métropole des Emirats arabes unis

Un clash spatio-temporel à observer à Vevey

Le premier regard reconnaît une photographie ancienne. Cela se voit à sa couleur tout en nuances de gris, à son grain épais, à son vignetage dans les coins. Le second reconnaît Dubaï. Cela se voit à ses immeubles emblématiques, à son autoroute à 14 voies.

Au Musée suisse de l’appareil photographique, à Vevey, Martin Becka invite le public à un voyage spatio-temporel étonnant, un clash entre deux temps, entre deux mondes. Celui d’un procédé photographique mis au point par Gustave Le Gray en 1851 – le négatif sur papier ciré – et celui d’une métropole des Emirats arabes, symbole d’une modernité incarnée par des prouesses techniques et architecturales.

On s’est d’abord demandé si l’on était dans le Chicago de la fin du XIXe siècle, à l’heure de la construction des premiers gratte-ciel. Les buildings rutilants semblent quelque peu antiques. Les échafaudages parsèment les parois, les grues barrent l’horizon. La Burj A-Arab, cet hôtel en forme de vague posé sur l’océan Indien, puis la Burj Khalifa, tour la plus haute du monde, nous ramènent immédiatement dans le golfe Persique. «Mon idée est de piocher dans la palette photographique pour essayer de nourrir un propos, souligne Martin Becka, Français d’origine tchèque. Depuis peu, la proportion entre les urbains et les ruraux s’est inversée. Les villes sont amenées à devenir l’univers de la plupart des gens; cela vaut la peine de se poser des questions sur leur organisation. Je tente de faire une sorte d’archéologie du présent, comme si je regardais le monde depuis un futur assez lointain. Dans un univers submergé d’images, le clash temporel induit par ce procédé ancien interpelle forcément.»

Autre étrangeté, les vues sont exemptes de piétons autant que de voitures. Le temps long d’exposition n’enregistre pas le passage. «Cela permet d’obtenir une image assez radicale des villes, loin de l’agitation qui les caractérise habituellement.» Parfois cependant, le fond rejoint presque la forme. «Tout va tellement vite à Dubaï. Ce cliché, par exemple, c’est déjà de l’histoire», indique le photographe en désignant les piles du métro en construction; les prises de vue ont été réalisées en mars-avril 2008, le chemin de fer métropolitain achevé l’année suivante. Et de pointer également la Burj Dubai alors en chantier, désormais terminée et nommée Khalifa, puisque c’est l’émir d’Abu Dhabi qui en a repris le financement après la crise ayant touché la cité.

Le procédé utilisé par Martin Becka, au contraire, suppose de prendre tout son temps. D’abord enduire une feuille de papier à ­dessin de cire et d’iode, la passer dans un bain d’argent. Ensuite trimballer un matériel d’une quarantaine de kilos, dont une chambre 40-50. A Dubaï, le temps d’exposition varie de dix à trente minutes environ, la chaleur suppose une prise de vue à l’aube pour un développement le soir même. En conditions plus tempérées, l’intérêt du procédé de Gustave Le Gray, une amélioration du calotype d’Henry Fox Talbot, est justement de pouvoir conserver la photosensibilité du papier durant trois ou quatre jours avant de le développer, ce qui permet de s’éloigner un peu du laboratoire. Le développement dans un bain peut durer plusieurs heures. Ensuite, le négatif est souvent retouché, pour gommer les traces ou éclaircir un ciel trop sombre. «Les photographes du XIXe avaient une formation de peintre, ils faisaient cela au lavis d’encre de Chine, c’était magnifique. Moi j’y vais au graphite», note l’artisan. Après cela, il faut saler et passer une autre feuille au nitrate d’argent, que l’on superpose au négatif. On expose le tout à la lumière, enfin on stabilise. Comptez trois à quatre jours.

«J’ai d’abord été laborantin dans une agence, puis j’ai été photo­reporter durant plus de vingt ans. Utiliser des méthodes anciennes et nécessitant autant de temps est sans doute une réaction à ce premier métier! J’aime l’approche différente et l’appropriation totale du média que cela suppose, analyse l’homme devenu enseignant des procédés relatifs aux négatifs papiers à l’Institut national du patrimoine. Entre les 40 kilos de matériel et le temps nécessaire au tirage, on réfléchit longuement avant de prendre une photographie.»

Martin Becka choisit les techniques en fonction des projets qu’il souhaite lancer mais le négatif sur papier ciré bénéficie de ses faveurs depuis deux décennies. Le quinquagénaire s’apprête à exposer un travail sur l’architecture traditionnelle d’Oman réalisé ainsi. Il a opté pour des calotypes à Paris ou des tirages palladium à Cluny. «Si cela était pertinent, je pourrais très bien utiliser un appareil numérique et des tirages à l’encre», affirme-t-il. Sans vraiment y croire.

Martin Becka: Dubai Transmutations, jusqu’au 21 septembre au Musée suisse de l’appareil photographique, à Vevey. www.cameramuseum.ch

«Je tente de faire une sorte d’archéologie du présent, comme si je regardais le monde depuis un futur assez lointain»