Exposition

Dubuffet l’insoumis

Hymne à une forme de sauvagerie et à un retour à un art populaire, l’exposition que consacre le Mucem de Marseille à l’artiste est une charge joyeuse contre la culture bourgeoise qu’il exécrait

L’exposition aurait pu s’intituler Dubuffet l’insoumis tant les œuvres ici réunies de l’ancien négociant en vins – devenu artiste sur le tard au début des années 1940 – montrent qu’il prend plaisir à mettre sens dessus dessous les conventions artistiques et les genres picturaux et à subvertir les systèmes de valeur. En 1949, il publie L’art brut préféré aux arts culturels, un brûlot contre le monde de l’art, «artificiel» (le manuscrit est montré dans une vitrine) et incarné par la figure de l’artiste-intellectuel, «sans orient, opaque, sans vitamines. Désamorcé. Désaimanté. En perte de voyance.»

Jean Dubuffet veut «bousculer le spectateur pour l’amener à questionner son propre regard et à prendre conscience du caractère construit de celui-ci», explique Baptiste Brun, le co-commissaire de l’exposition présentée par le Mucem, à Marseille. Il veut renouveler le regard sur l’art, revoir et élargir sa définition. Celui qui fait l’apologie de l’homme du commun et de la banalité joyeuse marque sa préférence pour les «petits ouvrages de rien du tout, tout à fait sommaires, quasi informes, mais qui sonnent très fort et pour cela on les préfère à maintes œuvres monumentales d’illustres professionnels».

Eloge de la banalité

Peuplées de petits personnages grotesques et rigolards, campés de manière sommaire et enfantine, ses œuvres, qui révoquent la perspective et le modelé traditionnel, sont autant d’antidotes aux heures sombres des années 40. Autant de charges joyeuses contre la culture bourgeoise emportée par la Seconde Guerre mondiale, le conflit armé planétaire le plus coûteux en vies humaines de toute l’histoire de l’humanité. Foin dans son œuvre de paysages sublimes ou élégiaques, ou de charmantes vues pastorales. «Les beaux paysages ne m’intéressent pas. J’aime les lieux sans beauté, sans pittoresque», soulignait Dubuffet. «Tout ce qui est exceptionnel [est] rigoureusement banni de mon registre. C’est de banalité dont je suis avide», insistait-il, convaincu que l’homme pouvait s’enivrer de tout, pour peu qu’il soit troublé, bousculé. Bousculé comme dans l’emblématique Déchiffreur, une toile de 1977 qui trône à l’entrée de l’exposition. Celle-ci dépeint un homme perplexe (l’artiste?) enfermé dans une bulle, au centre de la toile, au milieu d’un maelström de formes et de motifs enchevêtrés, cherchant à comprendre le désordre qui l’entoure.

Foin de portraits flatteurs dans ses tableaux. Dubuffet prend un malin plaisir à maltraiter, à enlaidir et à aplatir ses illustres modèles, qu’il croque comme des paysages. Henri Michaux, alias Monsieur Plume, petit bonhomme jaune dégingandé, l’air pincé et le regard réprobateur, se trouve épinglé, comme un papillon, sur un fond couleur terre. Il maltraite tout autant la langue française, l’orthographe et la syntaxe comme le montre une section de l’exposition où se trouvent rassemblés quelques-uns de ses écrits bruts, cortège de glossolalies et autres impertinentes logorrhées, dont la truculente Bonfam abeber de 1949.

Son œuvre apparaît comme une invitation à retrouver des valeurs d’humilité et de modestie. En témoigne notamment sa toile de 1950, le Géologue, qui dépeint un petit bonhomme gris tenant une loupe, debout sur un magma terreux, marchant comme un funambule sur la ligne d’horizon, rejetée à quelques centimètres de la limite supérieure de la toile. «Ses peintures dévoilent le relativisme du point de vue et montrent que l’homme, qui plus est occidental, n’est plus au centre du monde, qu’il n’est plus la mesure de toute chose», insiste Baptiste Brun.

Faire table rase

L’exposition est intitulée Dubuffet, un barbare en Europe en référence au livre d’Henri Michaux Un Barbare en Asie, qui montre que le poète a pris conscience qu’en terre non européenne, dans le monde extra-occidental, c’était lui «le barbare». La singularité de cette présentation, qui réunit plus de 290 œuvres et objets issus de grands musées et collections européens, est qu’elle mêle arts et sciences humaines. «L’exposition aurait pu aussi s’appeler Dubuffet ethnographe, s’amuse Isabelle Marquette. Comme nombre d’artistes de sa génération, Dubuffet s’est intéressé à la littérature, à l’ethnographie, à la philosophie, à la psychologie, à la sociologie et à la préhistoire. Toutes disciplines qui concourent à redéfinir les limites de l’art», poursuit la co-commissaire.

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Après une première partie célébrant l’homme du commun en familiarisant le public avec l’œuvre de l’artiste, la seconde, plus immersive, invite, grâce à la scénographie en forme de dédale conçue par Maciej Fiszer, à une participation du public. Celui-ci peut déambuler au milieu d’œuvres – dessins d’enfants, art populaire, objets sculptés en os ou pierre ou masques empruntés à des musées d’ethnographie, peintures du Congo ou d’Ethiopie, broderies, dessins ou assemblages de «fous» – qui ont inspiré et dont s’est nourri l’artiste.

Perdu dans le désert

Entre 1947 et 1949, Dubuffet, cherchant à se couper de l’Occident, s’est rendu à trois reprises dans le Sahara, dans le centre de l’Algérie. «Son deuxième séjour dans l’oasis d’El-Goléa, d’une durée de quatre mois, s’apparente réellement à un terrain d’ethnographe amateur», notent Baptiste Brun et Isabelle Marquette dans un texte du catalogue. Là, sur les pas du grand ethnologue Marcel Mauss, il s’exerce à «l’observation participante». Il apprend l’arabe et des dialectes touareg, s’intéresse à la musique indigène et réalise de nombreux dessins et peintures jubilatoires comme Arabe portant une fleur de palmier mâle (1948) ou Arabe à l’œillet (1948), qui montrent des similarités avec ceux de Quadour Douida, son logeur à El-Goléa.

Jean Dubuffet a voulu se perdre au milieu du désert pour se réinventer, repartir d’une tabula rasa en puisant dans le substrat fondamental qui serait celui de l’homme du commun. C’est cette même volonté de faire table rase dont témoigne sa collection d’art brut, qui réunit à partir de 1945 des œuvres réalisées par des personnes supposées «indemnes de culture artistique» et manifestant «l’opération artistique toute pure». «Votre effort m’apparaît comme le seul valable devant la faillite de l’art que l’on peut appeler professionnel», lui écrit Claude Lévi-Strauss en novembre 1948, après avoir visité le Foyer de l’art brut hébergé dans les jardins de la maison Gallimard.


«Jean Dubuffet, un barbare en Europe», Mucem, Marseille, jusqu’au 2 septembre.

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