Musique

Duck Duck Grey Duck, l’odeur rauque du sillon quand on le creuse

Ils sont trois et Genevois. Ils font du rock qui surfe et enchante. Ils sortent aujourd’hui leur deuxième album, «Traffic Jam», mais ont déjà enregistré le troisième. Rencontre dans une ferme frontalière, avant un concert dans les locaux du «Temps»

La brume dans ta face; le Salève a disparu. C’est une ferme de Haute-Savoie – la propriété d’un ancien punk genevois – où ils enregistrent des disques. Il y a un poulailler au fond du pré dont le coq paraît plumé vivant, une chambre à l’étage avec des tapis de mouches au sol, le livre de Patti Smith Just Kids posé sur une table, un Spirou aux toilettes, de très vieilles guitares qui font les belles près de la cheminée, une batterie désossée dans la chambre à lessive. Robin Girod aimerait créer ici un studio dans cette grange qui laisse passer la lumière, comme celle du Harvest de Neil Young. Tout cela est électrique.

Duck Duck Grey Duck publie un deuxième album, Traffic Jam, vinyle à quatre faces et anticyclones. On se souvient encore de la sensation éprouvée il y a quatre ans quand on découvrait le groupe dans un concert de plafond bas, au Pully For Noise. Robin Girod, un «dandineur» de première, des petits sauts lâchés, un blues si moite qu’il laisse une traînée d’eau de mer derrière lui. Nelson Schaer, un batteur qu’on a beaucoup vu en jazz, très sérieux quand il joue, même des maracas. Pierre-Henri Beyrière, professeur de mathématiques et collectionneur de 45 tours, un bassiste qui raffole du glam au khôl.

Jumeaux mélodiques

Ce soir-là, à Pully, ils sont beaux, happés par leur propre énergie, sans calcul mais hantés de références. Ils ont l’âme rock et l’outrance pop. Immédiatement, la formule prend, on se souvient de leur nom, Duck Duck Grey Duck, le nom du jeu du mouchoir au Minnesota, mais aussi une référence à un label aimé, Mississippi Records. Ils donnent plus de 150 concerts, dans toute l’Europe. Robin vend davantage de disques de leur premier album Here Come… qu’il n’en a jamais vendu avec le groupe dont on lui parle encore, Mama Rosin. «En fait, je connais Nelson depuis une vingtaine d’années, nous étions à l’école ensemble. Sans projet véritable, nous avons reconnecté et avons donné quelques concerts en duo.»

Il y a entre ces deux une affaire d’ombre portée, ils ne se ressemblent en rien, ils pensent différemment, mais ils pourraient finir la phrase musicale de l’autre, ils sont des jumeaux mélodiques qui auraient été séparés à la naissance. Pour Duck Duck, chacun a amené l’autre dans ses zones, jazz, rock, peu importe pourvu que cela tranche. Beyrière est arrivé plus tard, il est un pur instinctif, un exhausteur de goût. Ce trio est un phénomène de foire, une usine à créer: alors qu’ils publient vingt-cinq nouveaux morceaux, ils vous invitent dans cette ferme frontalière pour assister à l’enregistrement de leur troisième album qui sortira sur un label suisse alémanique, La Suisse Primitive.

A lire: Mama Rosin, un autre Mississippi

Cela marche comme ça. Robin est assis sur une chaise de la salle à manger, il veut une chanson à la Beach Boys. Ils écoutent les formules du jeune héros roux King Krule. Pierre-Henri a noté dans un site reculé de sa mémoire un vieux riff glam qu’ils intègrent. Ils sont assis à la table avec des guitares acoustiques, en cinq minutes le morceau est là, que Nelson va triturer avec des rythmes binaires qui se la jouent ternaires, des minuscules percussions tirées de la «mallette de samouraï» de Robin. Tout se passe sans précipitation, mais dans l’instantanéité des questions et des réponses, d’un vocabulaire qu’ils se sont forgé.

Solos et chaussettes sales

En vrac, phrases entendues: «cette ligne de basse, elle est malsaine», «de dieu, ça c’est porno», «on dirait la musique de l’Agence Tous Risques ou Cocaine de JJ Cale», «tu utilises la pédale vomi?», «je n’aime pas mon solo, j’ai l’impression d’avoir enfilé les chaussettes sales d’un copain». Ils parlent beaucoup, d’une langue qui n’appartient qu’à eux, évoquent dans la même phrase Sun Ra et Klaus Johann Grobe.

Le rock, pour eux, est un fleuve qui charrie beaucoup, dont il faut explorer les infimes affluents intacts. Duck Duck Grey Duck joue les clichés, telle battue éculée, tel riff usé jusqu’à la corde, et les déplacent d’un millimètre, pour susciter l’attention. Le maître anglais du mastering, John Davis, qui a passé dans ses filtres chaque morceau de l’album, leur a susurré qu’il avait rarement entendu disque plus cohérent sur la longueur. C’est vrai qu’ils semblent sautiller de David Bowie à Kendrick Lamar, de La Femme à Johnny Cash, sans que jamais ce disque ne ressemble fondamentalement à autre chose qu’à du Duck Duck Grey Duck. Dans le miracle des appropriations gracieuses.

Puissance reptilienne

La nuit est tombée sur la brume qu’on ne voit plus. Sept morceaux sont en boîte. Robin Girod a produit ici Hell’s Kitchen, les prochains albums de Billie Bird ou de LiA et certaines plages pour son label Cheptel Records. Dans quelques jours, quatorze musiciens annexeront ces dortoirs pour y enregistrer le disque de l’orchestre psycho-jazz de Nelson Schaer, L’Orage, où Robin tient la guitare.

Il faudrait trois romans et deux bibles pour raconter tout ce qui se cache derrière l’énergie pure de ces musiciens genevois, derrière la faconde de Duck Duck Grey Duck, cette détermination à faire de la musique dans un pays qui n’aime vraiment ni le rock ni la démesure. Il faudrait raconter la puissance reptilienne de «Bing Bang», le morceau qui ouvre le disque, les claviers, les cloches dans le fond, le magnétisme de cette entreprise. Traffic Jam, c’est l’équilibre dansé entre le contrôle et l’accident.


Duck Duck Grey Duck, «Traffic Jam» (Casbah Records/Irascible). En concert dans la salle de rédaction du «Temps», jeudi 1er février à 19h. Inscriptions obligatoires en suivant ce lien. Diffusion en direct sur notre page Facebook.

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