Le Montana a longtemps été le dernier éden de la littérature américaine, un pays de cocagne où l’on pouvait encore danser avec les loups, et s’empiffrer de vie sauvage en compagnie d’écrivains chassant l’absolu à la belle étoile. Ils s’appellent Thomas McGuane, James Welch, William Kittredge, Richard Ford ou Rick Bass, et bien sûr Jim Harrison, disparu la plume à la main. A ces noms, il faut ajouter celui d’un ténor né en 1915 à Salt Lake City: Thomas Savage, le Giono du Far West, dont la plume ressuscite les décors magiques de l’Amérique des pionniers.

C’est là, dans un ranch du Montana, que Savage a passé toute sa jeunesse, une période enchantée jusqu’à la fin des années 1930. Comme un authentique cow-boy, il a appris à manier le lasso, à débourrer les poulains, à soigner les troupeaux, à se tanner l’âme et le cuir dans la poussière des grandes plaines, sous le diadème déchiqueté des Rocheuses. Un monde souvent hostile, où «les ranchers, brisés par les longs hivers glacés et les hurlements du vent, se retranchaient dans l’alcoolisme et sillonnaient les bars où ils scrutaient le reflet de leurs visages féroces dans les miroirs derrière les comptoirs», écrit Savage.

Sosies de John Wayne

Dans sa besace d’écrivain, une dizaine de romans où des sosies de John Wayne, le pied à l’étrier, disent leur amour immodéré pour l’Ouest. De cette terre mythique, Savage ne se contente pas d’exalter la brûlante beauté: il montre comment elle façonne les mœurs, comment elle s’infiltre dans les replis des cœurs en soumettant les êtres à sa violence, à sa démesure, à son indomptable sauvagerie. «J’ai toujours cru que le paysage formait les gens. Ils ressemblent aux éléments naturels qui les ont vu naître, parce qu’ils sont avant tout des créatures forgées dans les entrailles de la terre» expliquait Savage, dont l’œuvre éclate comme un orage.

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Publié en 1967 à Boston, Le Pouvoir du chien est considéré comme un roman culte aux Etats-Unis, où il figure dans les programmes scolaires. Le voilà réédité dans une nouvelle traduction chez Gallmeister et l’on y découvre un superbe – et tragique – huis clos familial, sous des allures de country song bucolique. Tout y est, les murmures du vent et la douleur des hommes, les chevaux qui piaffent et les destins qui se brisent, les étés qui s’embrasent et la mort qui avance à pas de loup, en un crescendo époustouflant.

Un monde pétri d’interdits

Nous sommes au cœur du Montana, en 1924, dans un ranch imposant où les deux frères Burbank, des célibataires endurcis, règnent sur un millier de bœufs et une dizaine de garçons de ferme. George, le cadet, est une bonne pâte, un bosseur taiseux un peu obtus mais généreux. Il vit dans l’ombre de Phil, l’aîné, un bel esprit doublé d’un monstre «au long regard de reptile». Cultivé, arrogant, pervers. Et qui joue à la perfection son rôle de macho, pour dissimuler l’homosexualité qui le taraude depuis l’adolescence – la pire des infamies, dans ce monde de rustres pétri d’interdits.

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Tout bascule lorsque George commet l’irréparable en épousant Rose, une ex-pianiste de bastringue que les mauvaises langues traînent dans la boue. Le couple s’installe à l’étage et, en quelques mois, le ranch des Burbank va se transformer en enfer. Parce que Phil a décidé d’éliminer l’intruse, coûte que coûte. Il la harcèle, l’humilie, l’accable de son mépris. Scènes poignantes, où la proie se laisse peu à peu dévorer dans la grande bâtisse silencieuse, sous les pâles reproductions de Fragonard. Devant tant de perfidies, George reste impuissant. Entre les deux frères, la haine est à son comble. Rose se met à boire. De plus en plus. Elle sombre, corps et âme. Phil a gagné.

Finesse tchekhovienne

Gagné? Pas sûr. Car les démons qu’il s’acharne à museler finiront par le terrasser à son tour, tandis que Savage savoure sa vengeance dans un dénouement magistral. Le Pouvoir du chien n’est pas seulement un documentaire sur l’Amérique rurale des années d’entre-deux-guerres. C’est un roman qui s’attaque à un tabou majeur – l’homosexualité – dans une époque soumise aux préjugés les plus rétrogrades. Et ces pages sont surtout l’histoire d’une lutte fratricide, impitoyable, comme si Caïn et Abel débarquaient dans cet Ouest farouche où l’on castre les bêtes à coups de poignard.

Le récit commence à la manière d’un western cambrousard mais l’on découvre, au fil des pages, que Savage a le doigté et la finesse d’un Tchekhov, au fil d’un scénario qui se lit au galop. Avec, en exergue, ces mots tirés des Psaumes, dont le mystère pénètre chaque phrase de l’Américain: «Délivre mon âme de l’épée. Et mon être aimé, du pouvoir du chien.»


Roman
Thomas Savage
Le Pouvoir du chien
Traduit de l’américain par Laura Derajinski
Gallmeister, 390 p.

Citation:

Etre bon, c’est écarter les obstacles sur le chemin de ceux qui t’aiment ou qui ont besoin de toi.

(p. 55)