jazz. Duke Ellington. The Piano Player(Soryville/Plainisphare)

Fait à Tokyo, Paris, New York. On aurait tout aussi bien pu dire Niagara Falls, la Lune ou Bümplitz sud. La notice avance même un «possibly Paris, France» qui sous son embarras cache un axiome ellingtonien de base: d'où qu'il jaillisse, le piano de Duke nous installe dans un no man's land rétif à toute tentative de cartographie, une utopie sans date ni référent autre qu'elle-même. A cela près que ce piano, par l'espèce d'adhésion fascinée qu'il suscite chez ses auditeurs d'à peu près toute obédience, réussit la pirouette dialectique suprême: faire passer le reste du monde (de la musique) pour une terre d'exil, d'où l'on n'aspire qu'au retour à cette manière si bouleversante de poétiser et de faire swinguer les notes de la tribu.

A part cela, on a bien lu: c'est le «piano player» et lui seul que ce disque convoque. Duke sans son orchestre, on savait bien sûr que c'était possible depuis quelques précédents fameux («Piano Reflections», «Money Jungle» parmi quelques autres), mais on attribuait toujours à ces incartades orchestrales un côté frauduleux. Un peu comme si un producteur plus rusé que les autres avait réussi à déloger le maestro de son duché le temps d'une infidélité. Or on peut poser que Duke aurait été tout aussi indispensable à l'histoire du jazz s'il n'avait fait que soliloquer. Ces inédits de la dernière décennie, par leur concise densité, poussent même plus loin le paradoxe: si l'instrumentiste est bien entré en alliance-alliage fusionnels avec son orchestre, il l'a fait dans un rapport aussi énigmatique que celui de l'âme avec le corps. Manière de dire que ce lien si consubstantiel semble en même temps purement fortuit. La plénitude de ces faces solitaires suggère ainsi une idée qui frôle la fatwa: et si l'orchestre était un gigantesque pléonasme dans l'inspiration ellingtonienne – mais si somptueux, si luxurieusement intense qu'il est devenu nécessaire au sommeil de nos nuits? Disons un pléonasme organique.

En moins spéculatif mais tout aussi troublant, on signalera à l'attention des hésitants les deux bien nommées «Meditation» qui, selon un mouvement ellingtonien typique, poussent le lyrisme à ses limites extrêmes. Un pas de plus et c'est la mièvrerie – mais, c'est une constante, un fossé sépare l'idéal ducal du sentimentalisme. La beauté contemplative n'a pour cet ascète sensuel rien à voir avec le laisser-aller lacrymal. La «Meditation» inaugurale de 1966 plante d'ailleurs le décor de la plupart des pièces qui suivent: peut-être pas le monastère, mais à coup sûr ce climat suspendu de recueillement qui montre qu'en cette phase conclusive le Duke a la tête dans ses concerts de musique sacrée, ultime manifestation de son génie atypique et en un sens clé de voûte de son œuvre. Laquelle ne renonce pas, au milieu de tous les apaisements, à sa beauté convulsive: convoqués sur trois titres pour la distinction racée de leur sauvagerie, Wild Bill Davis, Joe Benjamin et Rufus Jones réveillent le fauve qui jadis arpentait d'impénétrables forêts de sons pour nous livrer ses «Echoes of the Jungle». De quoi clore sans la figer la plus cohérente des œuvres plurielles – et justifier l'adage selon lequel une journée sans Ellington est une journée perdue.