Il y a ceux qui plaident pour l’identification du spectateur au comédien en vertu des images qu’il se fait d’un personnage, et ceux qui rappellent que le réalisme cinématographique ne peut êtrequ’une notion éminemment suspecte, dans un art tout voué à l’illusion. Pour faire simple, Napoléon peut être interprêté par un homme grand. Mais la question devient plus délicate lorsqu’on s’attaque à d’autres critères physiques. Pourquoi Alexandre Dumas a-t-il la peau blanche dans le film de Safy Nebbou, est-ce parce que Gérard Depardieu est irremplaçable quand il s’agit de jouer les ogres truculents, ou parce que les producteurs pensent qu’un Noir fait moins vendre au cinéma? La question est lancée par certaines personnalités de la communauté Noire en France, qui regrettent que le cinéaste n’ait pas profité de l’occasion pour transmettre par son film un message d’ouverture vers les «minorités visibles», à l’heure où le gouvernement français se débat avec les cicatrices laissées par le débat sur l’identité nationale dans le corps social.

Le cinéma n’est bien sûr pas fait pour passer des signaux. Mais c’est un miroir pour un auteur comme Serge Bilé, qui écrit depuis une dizaine d’années sur la présence des Noirs dans l’histoire française comme européenne. Pour lui, ce serait le tollé si à l’inverse, Denzel Washington devait incarner Jean Moulin. «En gommant ces traits, le film de Safy Nebbou occulte un aspect essentiel de la vie de l’auteur du ‘Comte de Monte Cristo’: le racisme... ‘L’autre Dumas’ s’inscrit dans cette veine négationniste qui blanchit ou occulte de la mémoire collective les grands hommes issus de l’Outre-Mer comme le Chevalier de Saint-Georges (musicien du XVIIIe siècle), Gaston Monerville (ancien président du Sénat) ou Félix Eboué» (homme politique)» analyse le journaliste. «En blanchissant Dumas, le film de Safy Nebbou rate une occasion de combler une lacune chez ceux qui le verront et qui ignorent, pour la plupart, que l’auteur des ‘Trois Mousquetaires’ était un ‘nègre’. Ce ‘détail’ risquait-il de troubler les spectateurs voire d’affecter la commercialisation de l’œuvre quand on sait que, pour le cinéma tricolore, un acteur français, métis ou noir, n’est pas ‘bankable’ ?

Une opinion tranchée que nuance Patrick Lozes, fondateur du Cran, créé en 2005 pour faire entendre la voix des Noirs en France. «On a un peu raté l’occasion de rappeler qu’Alexandre Dumas était un fils de métis, un héros de la diversité, comme l’on dirait aujourd’hui, concède-t-il; la présence de Gérard Depardieu ne poserait aucun problème si on ne refusait pas autant de rôles à des acteurs Noirs. En France, un acteur Noir ne peut pas tout interpréter. Même pour les doublages de films américains, un Blanc peut doubler une voix de Noir, mais pas l’inverse... Et s’il n’y a pas plus de grands acteurs Noirs en France, c’est parce qu’il n’y a pas de rôle pour eux, la logique est implacable!»

Alexandre Dumas avait une profonde conscience de sa «négritude», selon les mots prononcés en 2002 par le président du Sénat, lors du transport de ses cendres au Panthéon. Une Marianne métisse avait accompagné le cortége. Le président de l’époque Jacques Chirac avait souligné que, «fils de mulâtre, sang mêlé de bleu et de noir», Alexandre Dumas avait dû «affronter les regards d’une société française qui, pour ne plus être une société d’Ancien Régime, demeurait encore une société de castes». Des mots qui font encore écho. Aujourd’hui Patrick Lozes aimerait demander à Gérard Depardieu de se faire le porte-voix de tous ceux qui auraient pu jouer à sa place. Histoire de rendre justice à Alexandre Dumas, et à son «Un pour tous», bien sûr.