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Dumas fils, une vie sous le signe du père

De lui, on connaît «La Dame aux camélias». Mais de sa vie, on ne sait rien ou presque. De son vivant, il fut pourtant plus célèbre encore que son père. Avec «Dumas fils ou l’Anti-Œdipe», Marianne et Claude Schopp viennent de remporter le Prix Goncourt de la biographie

Beaucoup d’émotions dans cette première biographie consacrée à Alexandre Dumas fils et signée du couple Marianne et Claude Schopp. Dumas fils ou l’Anti-Œdipe vient de remporter le Prix Goncourt de la biographie. Depuis leur appartement parisien saisi par la canicule, Claude Schopp, grand spécialiste de Dumas père, en est encore tout surpris. Tout comme de leur contrat, à peine signé, avec un éditeur chinois, qui entend traduire cette «vie» du fils Dumas en mandarin.

A croire que le souffle et le panache de cette famille Dumas continuent de porter par-delà les ans. Pourtant, en 2017, seul le père demeure vif dans les esprits. Le fils, lui, a sombré dans l’oubli. La Dame aux camélias, seul, a survécu au naufrage. Difficile de croire que du vivant de Dumas fils, sa célébrité surpassait celle de son père.

Le Temps: En tant que spécialiste de Dumas père, qu’est-ce qui vous a intéressé chez le fils?

Claude Schopp: Au départ, peu de chose. Le fils ne m’intéressait que par rapport au père. C’est ma femme qui m’a fait changer de focale. Elle était frappée par ce nom, «Dumas fils», par le souhait de cet homme de se faire appeler ainsi même après la mort du père. Il était un fils et se revendiquait comme tel. Il y avait là quelque chose de touchant dans son rapport au père. Et c’est ce que nous avons voulu sonder.

Et qu’avez-vous trouvé?

– Un homme qui avait tout pour détester son père, son enfance de fils naturel, la rivalité littéraire… Or il s’est comporté différemment: au lieu de «tuer» son père, il l’a fait survivre.

– La grande histoire d’amour du fils a été son père, la grande histoire du père a été son fils. Peut-on parler de passion entre les deux?

– Indiscutablement. Quand Dumas père dit à son fils: «Si tu savais faire la cuisine et si tu étais androgyne, je n’aurais pas d’autre maîtresse que toi»… Il s’agissait d’une passion plus forte que tout. Après la mort du père, le fils va montrer un attachement prodigieux à son père en étant un prêtre exigeant de sa survie littéraire. Malgré certains travers du père que le fils ne supportait plus à la fin, comme son encanaillement.

Ils étaient pourtant très différents de tempérament…

– Le fils était pour l’ordre et le père pour le désordre, à moins qu’il n’ait été naturellement désordonné. Malgré leur grande passion l’un pour l’autre, leur grande divergence se situait là.

– Elle se retrouvait sur le plan politique?

– En tant que fils d’un général républicain, Dumas père ne pouvait être que républicain même s’il a eu parfois quelques hésitations. Le fils, dans sa recherche de l’ordre, n’était pas véritablement contre le bonapartisme, sans toutefois se compromettre trop. Mais disons qu’il y avait un homme de gauche et un homme qui allait vers la droite. Il faut rattacher cela aux guerres civiles que la France a traversées à cette époque en 1848 et en 1870. Heureusement, le père n’a pas eu à connaître la Commune…

– Et sur le plan de l’écriture, voyez-vous des similitudes entre celle du père et celle du fils?

– Leurs littératures sont tellement différentes. Le père est proche du romantisme, il l’incarne même. Le fils, c’est le début du réalisme. Leurs conceptions littéraires ne se sont pas affrontées, elles se sont succédé. Le père comprend cette nouvelle littérature, mais il continue de vanter la sienne, la romantique.

– Les critiques de l’époque vantent la modernité des pièces de Dumas fils. Il avait réussi à capter l’air de son temps?

– Il a pris tous ses sujets dans l’actualité: les gens qui faisaient du profit à la bourse, la question des enfants bâtards et des filles-mères, les nouvelles conceptions des rapports hommes-femmes. A chaque fois, en les transposant sur scène de façon réaliste.

– Sur la question des rapports hommes-femmes, les lecteurs de 2017 ont de quoi être estomaqués: Dumas fils est pour la loi française qui permet alors aux maris de tuer leur épouse adultère et il soutient en même temps l’émancipation des femmes. Comment faut-il le comprendre?

– Dumas fils est très représentatif de son temps. C’est lui qui invente le mot «féminisme» et il se jette dans cette bataille avec beaucoup d’énergie, mais avec un certain nombre de préjugés bien ancrés. Il est pour le divorce, mais il est contre l’émancipation sexuelle des femmes. La libération sexuelle passait à l’époque par des maternités non désirées et donc par la naissance d’enfants bâtards.

Toute la fin de la vie de Dumas fils est marquée par la défaite et l’humiliation de 1870 et par son souhait d’une moralisation générale de la vie publique. Cette moralisation passe par les femmes, elles doivent l’incarner par opposition au rôle jugé néfaste des grandes courtisanes qui triomphent durant tout le Second Empire et jusqu’à la mort de Dumas fils.

– Pourquoi Dumas fils est-il à ce point tombé dans l’oubli?

– Il est au purgatoire des écrivains depuis cent cinquante ans, alors qu’il a créé un grand mythe littéraire. Pas besoin d’avoir lu La Dame aux camélias pour savoir qu’il s’agit d’une courtisane au grand cœur et qu’elle crache ses poumons. Créer un mythe littéraire est une chose rare. On a manqué d’attention vis-à-vis de ce fils et de son œuvre.

– Pour quelles raisons?

– C’est une question de genre. Dumas fils a obtenu ses grands triomphes au théâtre. Or que reste-t-il du théâtre du XIXe siècle à part Musset et quelques pièces d’Hugo? Les pièces de Dumas père ont également disparu. Il y a là un genre qui n’a pas été repris par la modernité et par là même les gens qui étaient célèbres par le théâtre ont disparu.

– Mis à part «La Dame aux camélias», son œuvre mériterait-elle d’être republiée?

– Absolument, elle mérite une reconnaissance et une renaissance. Le fils a hérité du père une écriture extrêmement sèche qui ne vieillit pas. Alors que les contemporains du père et du fils Dumas ont disparu à cause de leur mauvaise rhétorique. Certains romans comme L’Affaire Clémenceau sont très intéressants. Tout comme ses nouvelles. Mais pour que Dumas fils soit republié, il faut encore qu’il soit lu. Puisse notre biographie y contribuer un peu.


Marianne et Claude Schopp, «Dumas fils ou l’Anti-Œdipe», Phébus, 326 p.

Alexandre Dumas fils, «La Dame aux camélias», Libretto, 304 p.

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