Cinéma

Dumbo vole au ras des pâquerettes

Héros d’un exquis dessin animé, le petit éléphant volant s’habille de pixels et revient faire un tour de piste dans un grand barnum, orchestré par Tim Burton, qui multiplie personnages stéréotypés et péripéties prévisibles aux dépens du merveilleux

Tiré d’une histoire pour enfants écrite par Helen Aberson, Dumbo (1941) est le cinquième dessin animé de long métrage de Walt Disney après Blanche-Neige, Pinocchio, Fantasia et Le dragon récalcitrant. Il est aussi le plus court – 64 minutes. Car, refroidi par des recettes décevantes, le studio avait revu à la baisse son budget de production. «La chose la plus simple que nous ayons jamais faite» est pourtant une totale réussite, un modeste chef-d’œuvre débordant de tendresse et relevé d’une réjouissante giclée de surréalisme.

Ce jour-là, la cigogne délivre des bébés à la ménagerie. Le colis de Mme Jumbo contient un ravissant éléphanteau aux yeux pervenche. Hélas! Il est affligé d’oreilles disproportionnées qui lui valent d’être rejeté pas tous. Pour avoir pris la défense de son chéri maltraité par des gosses cruels, la mère se retrouve enchaînée dans la roulotte des éléphants fous – le spectre de Topsy, l’éléphante condamnée à mort et exécutée par électrocution en janvier 1903, hante Dumbo

Voilà Dumbo seul au monde. Seul? Non, une souris optimiste se démène pour empêcher l’avorton difforme de sombrer dans le désespoir et faire de son handicap un atout. Les oreilles de géant qui empêchaient Dumbo de marcher vont lui permettre de voler. Il devient la vedette du cirque, le prince des nuées!

Humeurs gothiques

Depuis quelques années, Disney a entrepris de «remaker» ses classiques du dessin animé en prise de vue réelle. Alice au pays des merveilles, Cendrillon, La Belle et la Bête, Le livre de la jungle ont déjà passé à la moulinette du réalisme numérique. En attendant Le roi lion et Aladdin, c’est au tour de Dumbo de gagner en pixels ce qu’il perd en poésie.

Tim Burton, qui a signé la désastreuse révision d’Alice, est aux commandes. Parce qu’il a toujours témoigné son attachement aux exclus tels Edward aux mains d’argent, le teckel galvanisé de Frankenweenie ou les Enfants particuliers de Miss Peregrine, le cinéaste gothique était tout désigné pour cette transmutation.

L’a-t-on vénéré, le réalisateur de Batman: Le défi, de Mars Attacks!, d’Ed Wood… Depuis, il a trébuché à quelques reprises (La planète des singes, Big Eyes…) et mis du glucose dans ses humeurs gothiques (Charlie et la chocolaterie). A ses débuts, le gremlin hirsute s’est fait virer des studios Disney, le trait anguleux du Petit Enfant Huître et autres poulpiquets malchanceux étant incompatible avec les rondeurs de Mickey. Adouci, assagi, il est désormais à l’aise dans le moule Disney.

Sirène hippopotamesque

Le film de 1941 a coûté moins de 1 million de dollars. Le budget du Dumbo de 2019 est inconnu, mais assurément colossal. Parce qu’à l’histoire simple mais émouvante de jadis a succédé un immense barnum généré par ordinateur et intégrant tous les rebondissements scénaristiques prévisibles, agrémenté de clins d’œil au classique – la locomotive anthropomorphisée, une cigogne, les paroles d’une chanson…

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Hormis M. Loyal, les personnages humains du premier film sont réduits à des silhouettes lointaines. De nos jours, ils pullulent! Max Medici (Danny DeVito), le directeur du cirque, est un hâbleur dont les fanfaronnades cachent un cœur en or. Voici deux tendres orphelins, Milly et Joe. La grippe espagnole leur a pris leur maman. Leur papa, Holt Farrier (Colin Farrell), ci-devant écuyer acrobatique, revient de la Première Guerre, où il a laissé un bras et sa joie. Autour d’eux grouille une foule de figures pittoresques, transfuges pasteurisés de Freaks, tels le montreur de serpent, la sirène hippopotamesque ou l’homme le plus fort du monde. Quant à Dumbo, tout fripé, il ressemble plus à E.T. qu’à une vignette de livre pour enfants.

Corbeaux épatants

Dans le film original, Dumbo boit par mégarde du champagne et, complètement paf, voit des éléphants roses, une hallucinante parade de pachydermes qui trompettent et se métamorphosent. Au bout de cette fantasmagorie, l’éléphanteau se réveille au sommet d’un arbre où il s’est posé à son insu. Cinq corbeaux le raillent. Ce gang de zazous blacks véhiculerait une vision raciste selon quelques bien-pensants. Allons! Ils sont certes un peu voyous mais le fond est bon, ils ont le groove, ils donnent à Dumbo la plume lui permettant de décoller. Pour des raisons de prophylaxie et de correction politique, Tim Burton a supprimé la muflée et les cinq oiseaux épatants.

Dans la nouvelle version, l’éléphanteau contrefait révèle spontanément ses talents aériens et sauve le cirque de la faillite. Son don attire V. A. Vandevere (Michael Keaton). Cet avatar de Willy Wonka, le chocolatier mégalo, dirige Dreamland, un gigantesque parc d’attractions préfigurant Disneyworld. Aidés par Colette (Eva Green), une acrobate française, Holt Farrrier, Milly, Joe et toute la troupe du cirque Medici délivrent la maman de Dumbo et précipitent la ruine du cynique Vandevere: le plus grand chapiteau du monde brûle, les visions d’avenir radieux s’effondrent, Dreamland retourne à la poussière. Dumbo tire avec sa petite trompe sur les manettes du poste de commande pour hâter le déchaînement de l’apocalypse et sauve ses amis de l’incendie en jouant les canadairs.

A la fin du premier film, Dumbo et sa maman roulent à bord de leur wagon de luxe. Les auteurs du remake ont voulu raconter ce qui se passe ensuite. Proposition aussi irrecevable que la scolarité des enfants du Prince charmant et de Cendrillon. Le Dumbo dessiné est un lutin atemporel promis à l’éternelle jeunesse. Il a la légèreté des songes. Le Dumbo contemporain trouve asile avec sa maman en Inde où il vieillira, prendra du poids, ne pourra plus voler…


Dumbo, de Tim Burton (Etats-Unis, 2019), avec Colin Farrell, Danny DeVito, Michael Keaton, Eva Green, 1h52.

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