«Solidaire, oui, même si je ne suis pas Français, j'ai décidé de soutenir sans réserve le mouvement des intermittents», affirmait jeudi le metteur en scène colombien Omar Porras, au saut du train, de retour de Perpignan. L'artiste établi à Genève devait y ouvrir les

Estivales avec Alas Pa'volare, rêverie autour de Frida Kahlo chantée par Angélique Ionatos. Comme Isabelle Huppert et la chanteuse Mísia, également invitées dans la cité catalane, il a refusé de lever le rideau. «Bien sûr que c'est douloureux d'annuler une représentation, explique Omar Porras. Mais ne pas jouer, c'est alerter le public et lui rappeler que les professionnels du spectacle sont aussi nécessaires à la société que les infirmières ou les pompiers.»

Comme Omar Porras, des milliers d'intermittents en France dénoncent le protocole d'accord signé le vendredi 27 juin entre le patronat et trois organisations syndicales minoritaires (lire en page 18). Objectif de la fronde: obtenir une renégociation du document, mais avec des partenaires sociaux représentatifs de la profession. Arme fatale: la grève, entraînant la suppression de dizaine de festivals à travers la France. Avignon, citadelle sacrée de la France festivalière, censée commencer le mardi 8 juillet, risque ainsi bien de ne pas voir le jour, tant les collectifs d'intermittents d'une part que le gouvernement Raffarin d'autre part, qui a annoncé qu'il agréerait les accords, campent sur leurs positions.

Et en Suisse? Le hasard des dates fait que depuis le 1er juillet, la nouvelle loi sur le chômage prévoit pour la première fois un statut aux intermittents du spectacle. Ils bénéficient d'un calcul aménagé de leurs jours de travail: les trente premiers de tout contrat comptent double. Avancée. Mais comment vivent actuellement nos artistes intermittents? Comment jonglent-ils entre contrats à durée déterminée (d'une semaine, un mois ou trois mois) et assurance chômage, quand ils y recourent? Sur quels revenus peuvent compter nos metteurs en scène, chorégraphes, musiciens, costumiers ou réalisateurs? Témoignages.

– Omar Porras

Metteur en scène établi à Genève. Dernier spectacle: Ay! Quixote.

«Les gens pensent que nous gagnons des fortunes, parce que nous jouons nos spectacles au Théâtre de Vidy à Lausanne ou au Théâtre de la Ville à Paris. Mais ce n'est pas vrai! Les acteurs du Teatro Malandro gagnent entre 4000 et 5000 francs, salaire brut pour un mois de contrat. Quant à moi, je touche à peine plus. Et il est évident que la plupart d'entre nous doivent avoir recours à l'assurance chômage, entre deux contrats.

»Prenons un exemple précis. Pour monter Ay! Quixote il y a trois saisons, spectacle qui s'est joué près de 170 fois, nous avions besoin au minimum de répéter trois mois, ce qui est très peu. Le Teatro Malandro n'a pas les moyens d'engager une dizaine de comédiens pendant une telle période, uniquement pour répéter. Nous proposons un contrat de deux mois et demandons aux acteurs de trouver eux-mêmes leurs ressources le troisième. La plupart s'inscrivent alors au chômage.

»Soyons clair: s'il n'y avait pas cette solution, il n'y aurait pas de création de qualité dans notre cas. Il n'y aurait surtout pas de travail assuré par la suite. C'est qu'au terme de ces douze semaines de répétitions, nos acteurs bénéficient de contrats de longue durée, correspondant aux tournées que nous mettons sur pied.»

– Estelle Héritier

Chorégraphe et danseuse travaillant en Suisse. Dernier spectacle: Optiks.

«J'essaie de proposer en tant que chorégraphe des salaires décents aux régisseurs, administrateurs et danseurs engagés sur une production. Pour Optiks, que nous devions présenter à Montpellier Danse [le festival a été annulé le dimanche 29 juin; ndlr], les 7 personnes engagées ont touché 1000 francs net par semaine. Toute l'équipe a travaillé pendant deux mois, phase de gestation, pour 4 jours de représentation dans un premier temps, avant l'éventuelle tournée.

»Quand je ne suis pas en action, je bénéficie, en tant que franco-suisse, du régime chômage des intermittents français. Je dois donc, pour y avoir droit, accomplir 507 heures de travail, ce qui correspond environ à quatre mois d'activité. J'y parviens sans trop de problèmes. Reste que la plus grande partie du travail pour un spectacle comme Optiks n'est pas payée. Une création de cet ordre, c'est au moins un an de réflexion, de discussions, d'entraînements au quotidien, aspects qui n'apparaissent dans aucune comptabilité.»

– Luc Peter

Réalisateur du Voyage de Moebius, producteur-caméraman de On dirait le Sud, Prix du cinéma suisse 2003, meilleur film de fiction. Vit à Genève.

«Pour un cameraman, les contrats sont le plus souvent très brefs: une demi-journée par-ci, une semaine par-là. Il faut être tout le temps disponible. Les sociétés de production nous appellent la veille. Impossible dans ces conditions de prendre un travail à mi-temps pour assurer les arrières. Aux Etats-Unis, cette disponibilité a un prix: les métiers de l'image sont très bien rémunérés. Ici, les budgets ne suivent pas. Entre deux contrats, seul le chômage permet de tourner. Pour essayer de m'en sortir autrement, j'ai ouvert un café avec des amis. Mais c'est vite devenu ingérable. J'ai la chance d'être polyvalent. Je peux répondre à des mandats de cameraman, de réalisateur et de producteur. Une année type? Sept mois de contrats, cinq de chômage. Depuis un an, j'ai créé une société de production avec Vincent Pluss. Je n'ai plus recours au chômage depuis. On s'octroie un salaire de 3000 francs par mois.»

– Isa Boucharlat

Créatrice et réalisatrice de costumes. Vit à Lausanne.

«La saison qui s'achève a été exceptionnelle pour moi. J'ai enchaîné les contrats de septembre à avril. Mais à l'heure qu'il est, je n'ai pas encore de contrats pour la saison prochaine. Cette variabilité et cette insécurité sont le propre de nos métiers. J'ai la chance de pouvoir toucher le chômage même si le nombre de mois de travail exigé pour y avoir droit (12 mois sur une période de deux ans) est très élevé pour les intermittents. C'est le double de ce qui est demandé à nos confrères français.

»De plus, le chômage ne comptabilise pas le travail effectué les week-ends, ce qui nous arrive très fréquemment. Et la brièveté des contrats ne nous est pas favorable non plus. La nouvelle loi va un peu atténuer cela. Je suis engagée sur deux à six spectacles par saison. Je travaille essentiellement dans le théâtre indépendant, où les contrats ne dépassent pas deux mois. Avec mon expérience, je peux demander 5000 brut par mois. On démarre dans le métier autour de 3000 francs.»

– Jérémie Kisling

Chanteur, Lausanne.

«Avant de me lancer sérieusement dans la chanson, en octobre 2001, je travaillais à 100% pour le bureau d'architecture de mon père (comptabilité, secrétariat). Depuis, j'ai réduit mon temps de travail à 40%. Malgré la sortie de mon premier album en juin 2002 en Suisse, je ne vis toujours pas de la musique. J'ai des problèmes pour boucler les fins de mois et vis avec environ 2000 à 2500 francs par mois, sans jamais m'être inscrit au chômage. Mes droits d'auteur pour l'année 2002 se sont élevés à 400 francs. Et les cachets des quelques concerts donnés n'ont pas considérablement augmenté mon revenu.

»J'escompte toutefois beaucoup de l'année 2003 et, surtout, de la sortie de mon album en France au mois d'octobre. J'ai signé sur le label Note A Bene, ainsi qu'un contrat de licence pour cinq disques avec la maison de disques Naïve (Carla Bruni, Muse ou Aston Villa, ndlr). A ce moment, je devrais toucher une avance de 2 francs par disque mis en place (entre 2000 et 20 000) dans le commerce. Et pourrais peut-être larguer les petits boulots.»