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«Summerless», une pièce d'Amir Reza Koohestani.
© Christophe Raynaud de Lage

Spectacles

D’un genre à l’autre, les sortilèges d’Avignon

D’un côté, le fabuleux François Chaignaud brûle en danseuse de flamenco. De l’autre, l’Iranien Amir Reza Koohestani sonde les cœurs d’un trio persan. Ces deux spectacles merveilleux marqueront aussi la rentrée romande

Parfois, une Carmen de romance vous happe à la tombée des étoiles et c’est le ciel qui rosit de mélancolie. Parfois, un homme vous parle de la femme qu’il a été et c’est une frontière qui se dilue en soi. Parfois, une fillette tombe amoureuse de son professeur et c’est l’édifice des morales qui tremble, surtout quand l’événement s’inscrit dans un Iran où règne l’ordre islamique.

Ces coupures dans le ruban des certitudes sont le butin de cette première semaine du Festival d’Avignon, 72e édition. Son directeur, Olivier Py, a voulu que la question du genre, du masculin douteux, du féminin flouté, en soit la bannière. Un spectacle au moins lui donne une résonance cosmique.

Son titre exhale un parfum d’encens: Romances inciertos, un autre Orlando. Certains l’ont déjà salué au festival La Bâtie à Genève l’automne passé. Il ne faudra pas hésiter à l’applaudir encore au Théâtre de Vidy en décembre. A l’ombre des Papes, il se pare d’une grâce déchirante, déployé entre deux platanes, dans la cour du cloître des Célestins, où logent les mânes des ermites des temps anciens.

Délices baroques

Sur le gradin, on est 400 bienheureux à assister à cette sorcellerie conçue par le danseur François Chaignaud et le musicien Nino Laisné. Dans le vent du crépuscule s’élève la prière d’un bandonéon, à laquelle se mêlent les trilles d’un théorbe et d’une viole de gambe – quatre instrumentistes en noir. On est dans une Espagne de cape et d’épée, de procession et d’encensoir. A l’instant, un troubadour surgit de la voûte, caparaçonné comme pour la bataille, c’est François Chaignaud. Il incarne ici la Doncella guerrera, héroïne légendaire qui se travestit en garçon pour partir à la guerre.

Voyez sa révérence de cour. Sa virevolte de champ de bataille. Ses rotations de poupée cérémonieuse. Ecoutez surtout sa voix de contre-ténor, ce ciel qui est son grain de folie. Dans le roman éponyme de Virginia Woolf, Orlando change de visage et d’étoffe, passager clandestin d’un sexe à l’autre.

La Doncella guerrera s’éclipse. Et c’est une infante qui s’avance, jupe or de sainte diablesse, turban surmonté d’une coiffe pyramidale. François Chaignaud le fabuleux tournoie alors juché sur des échasses au pied pointu comme dans les villages de La Rioja d’antan. Mais voici qu’il s’abandonne dans les bras des musiciens, petite mort qui préfigure une nouvelle résurrection.

Dans votre dos, une amoureuse bafouée, un spectre à la rose. Elle descend les escaliers du gradin, fixe ses prunelles saturniennes dans les yeux d’un spectateur. Elle, c’est la Tarara, la gitane au cœur fendu. Son chant est un élixir de survie, ses outrances un roman de bonne aventure. François Chaignaud bouleverse en égérie de flamenco. Il mêle les genres, c’est l’esprit même de cette édition.

Théâtre transsexuel

Rien à voir au gymnase du Lycée Mistral. De genre pourtant, il en est question, mais sur le mode de l’exposition. Le metteur en scène Didier Ruiz a réuni sept transsexuels qui témoignent de leur vie. Une femme en robe garance se rappelle l’adolescence: «Je ne me sentais pas gay, mais fille. Un garçon barbu raconte: «J’ai passé tant d’années à me poser la question du masculin et du féminin. Pourquoi ne pas retrouver la petite fille que j’ai été? Aujourd’hui, je la tiens par la main et je me sens libre.»

Les témoignages sont émouvants, mais ce Trans (més enllà), qui a vu le jour à Barcelone et se joue à guichets fermés à Avignon, a le défaut des spectacles manifestes: il reste à la surface et il n’est pas sûr qu’il enrichisse le sujet.

Amour interdit

Que faire quand une fillette de 7 ans tombe amoureuse de son professeur de dessin? Quels sont les gestes justes, dans une société où la religion est un garde-chiourme redouté? C’est la focale de Summerless, la nouvelle pièce du metteur en scène et auteur persan Amir Reza Koohestani, 40 ans. A la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, deux comédiennes et un acteur iraniens jouent dans leur langue – surtitrée – ce quotidien lézardé avec une délicatesse infinie.

Devant vous, en préambule, un tourniquet bleu tourne devant un mur aux briques rouges qui sertit un espace rectangulaire. Sur celui-ci sont projetés des slogans du régime d’abord, puis les silhouettes d’une enfant, entourée d’un homme et d’une femme. On est au cœur d’une école. Sur scène se font face sa surveillante et son ex-mari, peintre. Entre eux, la mère de la petite amoureuse. Elle voudrait comprendre. L’homme avoue être désarmé.

Les mois filent, les consciences s’embrument. La fillette – jouée par la mère – s’inquiète: «Tu ne m’aimes plus?» Elle fait alors tourner le carrousel, dans une nuit sans fin. A son bord, l’artiste et la surveillante, bras levés. C’est la ronde des espoirs en fuite – à rattraper à La Bâtie à Genève et au Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds en avril. Amir Reza Koohestani est un miniaturiste précieux: dans un temps bref, il dévoile beaucoup.

Avignon est un chapelet d’heures exquises: sous le voile des bienséances, le sable mouvant de nos libertés.


Festival d’Avignon, jusqu’au 24 juillet; Romances inciertos, un autre Orlando, Théâtre de Vidy, du 12 au 15 déc.; Summerless, Genève, festival La Bâtie, le 31 août et le 1er sept.; TPR, La Chaux-de-Fonds, les 29 et 30 avril 2019.

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