Contrastes au Musée d'art moderne et contemporain de Genève, entre les œuvres de l'Américain Steven Parrino et la démarche radicale du Français Claude Rutault. Comme le dit Christian Bernard, directeur du Mamco, les expositions du printemps qu'il présente consistent en deux manifestations principales et quelques «éléments additionnels», comme l'accrochage des dessins de l'artiste africain octogénaire Frédéric Bruly Bouabré, une Connaissance du monde à la monotonie de laquelle le spectateur est davantage sensible qu'aux nuances, et dont l'idée motrice consiste en la volonté de «tout» cataloguer, «depuis le 11 mars 1948, depuis que le ciel s'ouvrit à mes yeux et que les sept soleils colorés décrivirent un cercle de beauté autour de leur Mère-Soleil».

La différence est grande entre ces dessins enfantins, ces œuvres brutes et pâles, et la rétrospective Steven Parrino mise sur pied par Fabrice Stroun. Le projet était né lors de conversations amicales avec l'artiste, familier du Mamco comme de la proche galerie Pierre Huber. Il avait pris forme lorsque Parrino est mort dans un accident, la nuit de la Saint-Sylvestre, entre 2004 et 2005. Le travail du plasticien américain était justement né à un moment charnière, alors qu'à la fin des années 1970 on constatait avec morosité l'agonie de la peinture. Plutôt que de participer au chœur des pleureuses, et sans chercher à revenir en arrière pour refaire l'histoire en sautant les gestes radicaux qui avaient mené à cette situation, Steven Parrino s'est inspiré des artistes mêmes qui y avaient contribué. Soit Frank Stella et ses tableaux noirs, ou Andy Warhol et ses mises en scène de désastres.

Fabrice Stroun voit dans la croisade menée par Steven Parrino pour l'art pictural une manière «d'apocalypse joyeuse». Joyeuse, c'est façon de parler. S'il y a rire, il est passablement noir. Puisant également dans le mouvement punk naissant et autres formes de contre-culture, l'artiste, dans ses dessins surtout, qui ponctuent l'exposition, évoque les grimaces figées qui sautent aux yeux des lecteurs de quotidiens ou de comics. Quant à la peinture, il lui prouve son amour en la mettant à mal, littéralement en lambeaux. Certaines pièces témoignent d'un acharnement qui finit par émouvoir. Ce sont des boules de toile lourde, épaisse, chiffonnée et maculée de colle, ou des monochromes d'un noir brillant sur des panneaux complètement cassés et piétinés.

L'exposition suit l'évolution de l'artiste, jusqu'à cette idée de génie qui lui a fait dégrafer ses toiles, une fois peintes. Ensuite, il les a remises sur leur châssis, mais «mal», de travers, avec des plis et des ballonnements, voire des déchirures. Et voilà que ces toiles non plus tendues, mais ballantes comme une voile au vent, acquéraient une nouvelle monumentalité. La rétrospective, très riche (200 pièces), illustre donc aussi bien l'inventivité plastique de Steven Parrino, notamment à travers quelques sculptures et des tableaux pliés, coudés, que son entreprise de redimensionnement de l'art pictural. Né en 1958, l'artiste a tâté de différentes disciplines, du dessin à la peinture et à la sculpture, de la vidéo au film 16 mm. Ses archives sont conservées au Mamco et en cours de classement, en vue de la publication d'un catalogue, le plus complet possible.

Le second événement de ce cycle printanier tient dans une autre entreprise entière, celle du Français Claude Rutault, qui met en (p) réparation ses œuvres de jeunesse, dont l'espèce de classicisme était ressenti «comme un caillou dans son soulier», ainsi que l'explique Christian Bernard. «Embêté» de laisser après lui des peintures que d'aucuns pourraient encadrer et mettre au mur sans respecter les directives mises au point en 1974 (il s'agit de peindre les toiles de la même teinte que celle du mur qui les accueillera), le peintre les prépare à accueillir la couleur ad hoc. Cela fait quelque 500 peintures à «effacer» sous des couches de blanc ou de gris. Radical, certes, et peu spectaculaire: le jeu en vaut-il la chandelle? On peut se le demander.

Condensations. Mille et trois plateaux, 5e épisode. Mamco (rue des Vieux-Grenadiers 10, Genève, tél. 022/320 61 22). Ma-ve 12-18h, sa-di 11-18h. Jusqu'au 7 mai.