Trac océanique à Lisbonne. Champ de frictions aussi dans le majestueux Auditorio Gulbenkian, fief du Ballet du même nom, une formation réputée – du même gabarit que celle du Grand Théâtre. Gilles Jobin,

38 ans, connaît un honneur rare jusqu'à présent pour un chorégraphe suisse: il modèle, le temps d'une création, une compagnie illustre à l'étranger; plus émoustillant, ce sont les douze danseuses de la troupe qu'il s'est vu confier à sa demande, alors que les mâles, eux, évoluaient sous les ordres du Portugais Paulo Ribeiro, directeur de la maison depuis septembre.

Le soir de la première, 1200 spectateurs se sont ainsi laissés dérouter par le féminin Delicado, visions en série du «corps panique», caressé par une nuit mordorée, comme dans le récent et toujours entêtant Two Thousand and Three, à Genève l'automne passé. Puis, cette même assistance a applaudi debout le plus complaisant White, une dizaine de danseurs athlètes dirigés par Ribeiro, pour une mêlée avec accordéons lusitaniens. Diptyque donc et mondes parallèles. Le public du festival de danse Steps #9 pourra comparer ce printemps dans plusieurs villes de Suisse, ces œuvres étant programmées en enfilade.

Mais comment Gilles Jobin s'est-il retrouvé à enchaîner deux spectacles en quatre mois, lui qui aime les gestations lentes, une création par an en général? Le vent du succès peut-être… Deux propositions tombent simultanément sur son répondeur en janvier passé: l'une émane du Grand Théâtre et de La Bâtie à Genève; l'autre de Paulo Ribeiro, qui rêve de nouveaux horizons pour sa compagnie. Jean-Marie Blanchard et Paulo Ribeiro savent où ils investissent. Le travail de Gilles Jobin intéresse depuis quelques années l'Europe de la danse. Preuve éclatante: Two Thousand and Three et le Ballet du Grand Théâtre figurent parmi les invités vedettes du prochain Montpellier Danse, terre de feu sacrée pour les amateurs.

Lisbonne, donc. Cinq semaines durant, Gilles Jobin a tâtonné, cherché les lignes de force de son Delicado. Art du doute. Et fidélité aux complices: le chorégraphe genevois Yann Marussich aux projecteurs (rôle tenu généralement par Daniel Demont) et le musicien Christian Vogel, qui succède à Franz Treichler, accaparé par son groupe, les Young Gods. Fruits de cette cogitation en bande? Sur le plateau nu, douze silhouettes, justaucorps rose fuchsia ou bleu piscine, visages offerts à l'ombre, vont traverser la douleur du temps. Celles des Troyennes terrassées d'Euripide l'Hellénique; celle des femmes afghanes à l'ère des talibans aussi, souffle Jean-Pierre Bonomo, l'assistant de Gilles Jobin. Sans que rien de tout cela soit évidemment écrit.

Les voici donc, ces douze mutantes, qui se transforment à vue, tandis que grondent les réacteurs et que crépite le feu, mosaïque sonore inquiétante: elles troquent leurs shorts contre des petites robes perlées au ras de la peau; le strass contre la blouse blanche hospitalière – celle de l'aliénée aussi. Costumes qui font changer le théâtre de nature: une désespérée dans sa camisole veut fuir, mais elle est cernée par ses sœurs et gardiennes. La fuite a lieu ensuite, roulades très lentes au ras du sol. Puis des duos de misère se forment: corps contre corps, on essaie de ne pas mourir.

Bref, ce sont des états de guerre vécus par celles qui ne sont jamais sur le front qui défilent ainsi. Paysages accablés alors? Pas si simple. Les «mal vivantes» finissent par abandonner leurs habits blancs faussement immunitaires. Elles changent de peau et de drame, invincibles soudain dans leurs robes de fête. Des couples naissent alors, abolissent le temps dans une étreinte. C'est le miracle de Delicado: l'apaisement après l'enfer; la volupté surtout, comme une réconciliation avec soi et l'autre. Sur le sol, restent les chutes de tissus, qui témoignent de la fin de la douleur. Du début de la douceur. Et cette espérance sans nom émeut beaucoup.

Le spectacle du Ballet Gulbenkian sera donné dans le cadre du festival Steps #9: le 28 avril, Teatro Cinema de Chiasso (TI); 1er mai, Métropole, Lausanne; le 4, Grand Casino, Genève; le 6, Theaterhaus Gessnerallee, Zurich; le 7, Stadttheater, Berne; le 8, Theater Casino, Zoug; et le 10, Stadttheater, Bâle. (Loc. 0848 870 875 ou http://www.steps.ch).