Déjeuner avec Stéphanie Chuat et Véronique Reymond

«Le désir est le meilleur moteur»

Elles sont deux, mais ne font qu’une, amicalement, depuis leurs 11 ans

Comédiennes, metteuses en scène et réalisatrices, elles signent «A livre ouvert», dernière et jolie série de la RTS

Un déjeuner entre filles. Immédiatement complice, immédiatement chaleureux. Premier indice de proximité: on partage, Stéphanie Chuat et moi, une même robe à pois. Manière légère de retenir cet été qui file sans s’être jamais posé… La légèreté n’empêche pas la lucidité. Lorsqu’elles arrivent à la Brasserie du Grand Chêne, excellente adresse du Lausanne Palace, Stéphanie Chuat s’étonne de la table qui nous est attribuée. «On ne devait pas être à l’étage?» questionne-t-elle, pointue, précise. Véronique Reymond, longue silhouette couleur saumon, ne dit rien. Elle suit la scène de ses yeux bleus, vaste océan parcouru de divers courants. On occupera finalement une table en vitrine, parfaite pour chroniquer les passants…

L’entrée en matière résume bien les deux personnalités de ce duo soudé. Cette amitié nouée sur les bancs de l’école, à 11 ans, au collège de Prilly, et jamais dénoncée depuis. D’un côté, Stéphanie, pétillante et frondeuse, qui adore les histoires de vie. De l’autre, Véronique, timide et rêveuse, qui adore les histoires de vie. Elles ont cette passion en commun, ces filles-fées qui cumulent avec aisance les fonctions de comédiennes, metteuses en scène et réalisatrices: raconter l’humanité, ses élans pétaradants, ses égarements vacillants.

Sur scène ou grand écran, elles ont parlé avec tact des étudiants sur le tard ( Gymnase du soir, petites histoires, grandes études ), de la solitude dans les homes ( Mémé ), des traumatismes qui polluent plusieurs générations ( Lignes de faille ). Ou encore, leur hit à ce jour, de la rencontre entre un vieux monsieur destiné à l’EMS et une jeune fille, infirmière à domicile, orpheline de son bébé. Deux fragilités qui s’inventent une solidarité pour un film tout en délicatesse, La Petite Chambre , qui a été plébiscité par la critique et le public en 2011 et sera à l’affiche d’un cinéma new-yorkais à la fin de ce mois. Belle consécration. A son bord, l’immense Michel Bouquet, désarmant dans le rôle de l’aîné.

A propos, comment les jeunes femmes, dont c’était le premier long-métrage, ont-elles réussi à convaincre l’acteur plusieurs fois moliérisé? «Il a été séduit par le contenu et l’écriture du scénario», explique Véronique Reymond, entamant avec entrain son tartare de thon. «C’est une constante, renchérit Stéphanie, savourant le même poisson, façon gingembre et citron. Comme nous sommes nous-mêmes comédiennes, les acteurs sont très sensibles à notre écriture, ils s’y retrouvent. Nous jouons toutes les scènes à deux avant de les mettre sur papier pour élaborer le découpage des plans et trouver une fluidité.»

Ce naturel et cette pertinence de ton ont aussi séduit François Morel et Isabelle Gélinas, héros d’ A livre ouvert , jolie série signée par les deux réalisatrices et dont la diffusion vient de débuter sur la RTS avec succès. On y suit la vie d’une bibliothèque de quartier, des audits de la municipalité aux amours des protagonistes astucieusement typés.

«Un vrai marathon, qui nous a pris quatre ans, dont deux ans à 200%, note Stéphanie Chuat. Le tournage, durant l’été 2013, a été particulièrement éprouvant. Les acteurs savaient leur texte parfaitement et nous tournions sans pouvoir nous permettre de répétitions avec l’ensemble de la distribution. En amont, nous avions déjà réfléchi à la découpe des scènes, et aux points de vue adoptés par la caméra. Là aussi, nous avons fait des essais entre nous pour créer de bonnes circulations.»

Dans cette série, Véronique Reymond joue Christiane, bibliothécaire fleur bleue, amoureuse des livres et de son ancien patron. «C’est un personnage un peu nunuche, décalé. Je l’aime bien, cette femme, même si elle n’est pas très réveillée.» Dans la vraie vie, Véronique pourrait avoir un côté fragile, évanescent. «En réalité, elle est plus solide qu’elle n’en a l’air, rectifie Stéphanie Chuat. On pense toujours que je suis le leader du tandem, la tête pensante et agissante. C’est faux. A sa manière, Véronique a beaucoup de force et elle est parfois très directe.»

L’humain, ce mystère… La passion pour les plis de l’âme leur vient peut-être de Howard Buten, psychologue spécialiste de l’autisme et inégalable clown Buffo, que Véronique a découvert adolescente – sa maman a programmé du théâtre pendant vingt ans au CPO d’Ouchy. «J’ai beaucoup d’affection pour cet homme, s’enflamme la comédienne. Il m’a appris énormément sur le métier, mais aussi sur la vie. Ne rien figer, éviter tout a priori. Stéphanie est aussi devenue son amie, et c’est grâce à lui que nous avons osé passer du théâtre au cinéma, sans nous poser mille questions. Howard dit: si vous avez envie, faites-le! C’est le meilleur moteur!»

Aujourd’hui, le clown Buffo, 64 ans, perd pied. L’Alzheimer l’éloigne de la réalité. Mais les deux jeunes femmes ont fixé à jamais ses fulgurances dans Buffo, Buten & Howard , un documentaire «qui rend hommage à son goût pour la maladresse inspirée». «Si Howard Buten nous a tant soutenues en nous prêtant ses appartements à Paris et à New York, c’est aussi parce qu’il était très touché par notre histoire d’amitié», expliquent les deux jeunes quadragénaires, qui, pour l’instant, n’ont pas fondé de famille.

Les projets d’avenir? «Nous envisageons un documentaire sur la féminisation de la société à partir de 65 ans, répond Véronique. Nous sommes frappées de voir la concentration de femmes âgées dans les lieux publics, salles de concerts, théâtres, conférences, cours, etc. L’idée serait de suivre quelques représentantes de cette tranche d’âge qui profitent de la retraite pour se lancer dans un projet insolite, une aventure dont elles ont toujours rêvé.»

Là encore, une plongée dans une réalité sociale inédite. Curiosité, empathie et générosité. Stéphanie Chuat et Véronique Reymond ont de la réussite? Ce n’est qu’un juste retour sur (un grand) investissement.

«Howard Buten nous a toujours dit: si vous avez envie, faites-le! Sans vous soucier des étiquettes et a priori»