Ecrire, c’est regarder. C’est décider d’être attentif à certaines choses et pas à d’autres. Tout en sachant que ce qui reste hors de la vue parlera aussi, dans l’ombre, peut-être plus fortement encore. «Nues dans un verre d’eau» est le premier roman de la Chaux-de-Fonnière Fanny Wobmann et il est fait d’attentions aux petites choses: les reflets dans une cuillère, la chaleur des galets sur la plage, les odeurs de la chambre d’hôpital, la couleur des mains, la forme des orteils. Vivre, c’est voir surtout et tâcher de regarder, autant que l’on peut. Et si «Nues dans un verre d’eau» touche, c’est qu’il croise ces deux regards. Celui de l’auteure qui éclaire, doucement. Celui de Laura, la narratrice, qui observe, étonnée, avec un humour par en dessous et une empathie solaire.

Slalom entre passé et présent

La jeune femme va-et-vient entre un lit d’hôpital de La Chaux-de-Fonds où sa grand-mère s’éloigne de plus en plus de la vie et une plage de galets en Angleterre où elle respire le large, entre deux cours de langue, à Londres. Les deux endroits sont des espaces mouvants. A l’hôpital, les infirmiers et les médecins changent sans cesse dans un ballet compris d’eux seuls. Et surtout la grand-mère, femme si forte naguère, quitte de plus en plus les repères communs pour les remplacer par les siens, un slalom entre passé et présent.

Etrange quotidien

En Angleterre, Laura doit nager dans une langue qui n’est pas la sienne, tenter, au fil des semaines, de faire du quotidien avec de l’étrange. Mais entre ces deux flottements, le lieu central du livre est bien le lit où la grand-mère navigue. Les passages situés à l’hôpital sont écrits à la deuxième personne du singulier: Laura s’adresse à sa Grand-mère. Il s’agit d’un «tu» qui souligne l’incroyable du moment (la mort qui vient) et sa banalité même. Ce «tu» employé pour s’adresser à la grand-mère alors que c’est le «je» qui est employé pour les passages en Angleterre, souligne aussi la décision de la jeune femme d’accompagner le plus possible son aînée, à la surprise du reste de la famille. C’est aussi le «tu» de l’intimité sans fard, celui du corps à corps, l’un presque parti, l’autre, au contraire, en pleine floraison.

Droit dans les yeux

Car, on l’apprend dès la quatrième de couverture du livre, Laura est enceinte. Sur la plage, en Angleterre, elle a rencontré un homme qui vient promener son chien. Il tient un salon de thé où il teste toutes sortes de cakes. Fanny Wobmann décrit les gestes, les déplacements, les silences, les acrobaties d’une rencontre. Mais écarte les descriptions psychologiques. Ce choix, qui réunit une longue lignée d’écrivains, amène évidemment tout un dégradé d’émotions. L’auteure compose sa partition de façon à faire ressortir les corps, qui se détachent de l’horizontalité de la mer, de la ville. Qui se détachent aussi, par ses soins, du continuum des jours. Fanny Wobmann nous donne à voir ces corps, nos corps, limités, malhabiles, comiques, rappels permanents de notre finitude. Elle le fait «en poésie», c’est-à-dire droit dans les yeux.

Véhicules cocasses

Rencontre amoureuse, grossesse, mort: sous l’apparence d’un texte fluide, émaillé de micro-événements, et sans se départir d’un humour comme tressé aux situations, l’auteure conduit à une méditation. Elle parvient imperceptiblement à déplacer notre attention des personnages aux corps qui les portent. Véhicules cocasses du mystère des existences, témoins bouleversants, ils sont-là, puis passent. Entre les deux, les humains s’activent.

Epicière du village

Laura garde un temps secrète sa grossesse. La grand-mère est seule dans la confidence. Elle ne réagit pas tout d’abord, donne l’impression de n’avoir pas entendu ou même compris la nouvelle. En fait, il n’en est rien. Du lointain de ses pensées, elle s’active et passe le témoin à sa petite-fille. Laura, elle, reconstitue la vie de cette grand-mère, épicière du village, nourrice capable de s’occuper, de consoler, de laver plusieurs petits corps d’enfants agrippés, courant, pleurant.

Le ventre de Laura ne se cache plus. Le lit de la grand-mère n’est plus l’espace central du livre et de la famille mais bien le ventre rond de la jeune femme: «J’ai l’impression, pour une fois, d’être l’élément central d’un flux naturel, une onde inéluctable qui nous pousse vers l’avant.» Un nouveau corps s’apprête à faire son entrée en scène. Pas de tambours ni de trompettes sous la plume de Fanny Wobmann. Juste la vie qui continue.


****Fanny Wobmann, «Nues dans un verre d’eau», Flammarion, 160 p.