Carrousel,le duo folk suisse qui monte, c’est eux

Sophie Burande et Léonard Gogniat, amoureux dans la vie, amis en scène

C’est un air de musique qui passe en boucle dans la tête, la faute aux radios francophones publiques (RTS, Radio France, RTBF, Radio Canada) qui l’ont plébiscité en début d’année: «Elle va parfois trop vite Eva, rit et varie les styles, jusqu’au bout des cils Eva, ce qu’elle veut elle l’obtient.» Sophie a écrit cette chanson, titre majeur du quatrième album de Carrousel, L ’euphorie, sorti en novembre 2014.

Sophie aime jouer avec les noms des dames. Avant Eva, il y eut Eléonore, elle est à l’ouest (CD Tandem en 2010). Léonard a composé les musiques. Mais c’est parfois l’inverse. Depuis 2009, Sophie Burande et Léonard Gogniat invitent à tourner avec eux. Plus de 300 concerts en Suisse, Allemagne, France, Belgique, Syrie, Russie, Thaïlande, Cambodge, Birmanie…

L’autre soir à Plan-les-Ouates, en prélude à la Fête de la musique, les intros au mélodica (harmonica à clavier) de Sophie ont touché le cœur et agité les jambes de la campagne genevoise. Une quinzaine de chansons plus tard, tout le monde se disait que ce groupe était définitivement à part, inclassable. Prenez une batterie, des guitares basse, électrique et acoustique, un clavier, un accordéon, un ukulélé, un toy piano, une machine à écrire Remington au staccato entraînant. Mélangez le tout avec de la poésie et partons «dans le prochain express avec nos valises d’hématomes, nos courses sur la falaise, nos chutes dans les orties, nos danses à contretemps sur les tapis de braise». Etonnant ce mot qui revient tout le temps au sujet de Carrousel: fraîcheur. Une douce brise, un petit air de manège, la vie qui valse, se déroule belle ou amère, insouciante ou plombée, avec des gosses, des chevaux, le circus.

On revient en arrière, en 2007. Léonard Gogniat, enseignant jurassien de Delémont, qui écrit des chansons, boit cet été-là un verre en terrasse à Volonne (près de Sisteron). Au même moment, l’Auvergnate Sophie Burande, qui écrit des chansons, cueille des fruits dans le même village et joue à l’heure de l’apéro de l’accordéon devant les bistrots. «Un soir, je suis assis et j’entends une voix et une rengaine venues de je ne sais où. Je me penche car un arbre bouchait la vue et je vois cette demoiselle», raconte Léonard. Il va vers elle, ses yeux à elle viennent à lui. Mêmes goûts musicaux (Brel, Brassens, Miossec, Bénabar, Louise Attaque, Yann Tiersen), ils parlent des textes qu’ils écrivent, des mélodies qu’ils composent. Ne se quittent plus, s’aiment au-delà des notes et des mots, vont vivre ensemble et feront même un enfant en 2014.

Mais avant, ils voyagent à Paris, jouent dans les bars, négocient dans les brocantes de vieux instruments et puis s’en vont nicher vers Courtételle (JU), dans un coin de pâturage, avec un chat et du temps pour penser leur musique, piocher dans le répertoire de l’un et de l’autre des tournures de mélodies, des idées, des sentiments, de la mélancolie, de l’euphorie.

L’amalgame produit des chansons ciselées, assez brèves, très rythmées. Comme des airs de marin. Et ça marche. D’abord en Suisse alémanique. «Il y a là-bas un culte du français mais pas beaucoup de culture francophone disponible. Alors notre musique colorée, dynamique, notre univers ont plu. Notre réseau bâlois a bien fonctionné. Les concerts ont amené d’autres concerts», explique Sophie.

L’Allemagne accroche aussi avec des tournées (Munich, Dresde, Berlin, Göttingen, Cologne, etc.). En Suisse romande, Paléo les accueille dès 2010 à l’occasion de la sortie de Tandem. Ils se produisent le même jour qu’Indochine, Alain Souchon et Renan Luce (gendre du chanteur Renaud qu’ils adorent). Cette même année, ils chantent à Alep (Syrie) pas encore en guerre. Sophie se souvient: «Nous avons alors été confrontés à un public que nous ne connaissions pas, silencieux durant tout le concert. Nous avons pensé qu’ils n’aimaient pas notre musique. A la fin, on a eu droit à un tonnerre d’applaudissements. Les gens nous ont expliqué que faire du bruit pendant un spectacle était un manque de respect.»

En Asie du Sud-Est, Carrousel côtoie un même type d’assistance, qui manifeste son plaisir dans l’immobilité et le mutisme. Une leçon d’autres vies, ailleurs, qui tranche avec les chaloupés des foules européennes. En Bretagne notamment, Saint-Malo, Saint-Briac, où Carrousel cartonne. Les airs marins peut-être… Léonard Gogniat admet une frustration au sujet de la France, qui n’ouvre pas assez grand ses scènes et ses studios. «Il y a tellement de musique et de musiciens, de salles et de festivals qu’il faut un solide réseau», observe-t-il.

Après trois albums qu’ils ont entièrement réalisés, Sophie et Léonard font appel au producteur français Jean-Louis Piérot (qui a travaillé avec Bashung, Daho, Thiéfaine) pour leur quatrième CD, L’euphorie. Piérot qui est aussi musicien signe les arrangements. De nouvelles instrumentalisations, plus de clavier, du violoncelle. Le groupe, du coup, s’étoffe avec un pianiste qui en tournée accompagne le batteur Thierry Cattin et le bassiste Christian Bron.

La pointure qu’est Jean-Louis Piérot pourrait être le tremplin vers davantage de scènes françaises. «On n’en fait pas une fixation, résume Sophie. L’essentiel est d’être sur scène et d’avoir du plaisir. Nous vivons de notre musique, plutôt bien.» On se souvient que, en 2012, Carrousel a terminé deuxième de la finale suisse de l’Eurovision avec J’avais rendez-vous, devancé par les Alémaniques de l’Armée du salut et leur contrebassiste nonagénaire. Le type de concours qui colle assez mal avec l’image du duo jurassien. Une faute de goût? Sophie et Léonard n’ont renié en rien leur participation. Ils ont parlé de solide organisation, de notoriété, de visibilité fabuleuse (2 millions de téléspectateurs).

Reste que c’est sur la route et ses chapiteaux que l’on aime à voir tourner Carrousel. Une caravane de dix personnes «qui goûtent du ciel, prennent la fuite» et ont une pensée «pour ceux qui dans la vie n’ont jamais gagné à la marelle».

Quelques dates de concert: le 26 juin à Payerne, le 27 à Lucelle (Haut-Rhin, Festival franco-suisse), le 28 à Bienne, le 3 juillet à Aigle, le 4 au Locle.

Carrousel… Tout le monde se dit que ce groupe est définitivement à part, inclassable, maître de la fraîcheur et de la vie qui valse