Le couloir est sombre. Le fils de Sergio Mendes, patriarche non orthodoxe de la musique brésilienne, erre les yeux embués; son tee-shirt jaune et vert fait des éclats tragiques dans le panorama bleuté. «I'm Crazy», chante à propos Gnarls Barkley. Le Miles Davis Hall, samedi, pourrait servir de remontant aux déçus du tropicalisme dribblé.

Cee-Lo, petit bonhomme glabre et noir, en chemise de nuit à rayures, défait en scène le tube de l'été. Ils ont d'ailleurs tous pris le parti du pyjama, vu l'heure profonde (autour de minuit, au moment adéquat). Un quatuor de jeunes femmes aux violons électriques, peignoirs satinés, qui brandissent leur archet lorsqu'elles ne caressent pas leurs cordes. On dirait Rondo Veneziano, pop vivaldienne aux pizzicati funky.

Derrière Cee-Lo, Danger Mouse, second patron de Gnarls Barkley qui paraît s'extraire douloureusement d'une sieste prolongée. Ils ont tous des pseudonymes de Peaux-Rouges, dont ils changent à intervalle régulier: «Ce soir, Gnarls Barkley n'a pas pu venir. Nous sommes les Moonlight machin truc. Mais qu'importe.» La légende veut que Gnarls ait opté pour le baptême le moins probable afin de ne jamais totalement pénétrer les esprits. De ce point de vue, c'est un échec. Une minute et l'affaire est conclue.

La voix de Cee-Lo vous fait l'effet d'un miaulement saturé de frissons, d'une machine à comprimer l'air. C'est Billie Holiday après la house music. Et le ventre replet du chanteur ne dit rien de sa performance d'athlète rimeur. Dans les parages, le chœur, les synthétiseurs déterrés des sixties et puis une section basse-batterie qui n'envie rien aux Sly & Robbie de Jamaïque, aux Elvin Jones-Jimmy Garrison de Manhattan Sud.

Une heure même pas. Sous une lumière de fête foraine, affreux éclairage de halle aux bestiaux; pour mieux filmer, diront les organisateurs, mais un public sans obscurité se demande toujours où est sa place exacte. Trop court récital. Un album seulement pour Gnarls Barkley et deux fois «I'm Crazy», chanson standard de deux minutes. Peu à peu, dans cette nuit hip-hop où le public attendait une idole déprogrammée (Rakim), Gnarls Barkley convainc les désespérés du foot, de la salle, du festival, qu'un concert vaut mieux qu'un quart de finale raté.

Alors, cette musique, dont les magazines spécialisés font leur devanture depuis plusieurs semaines? Du gospel. Même sensation, animale, difficilement évangélisée, que dans les églises baptistes du Sud américain. Du gospel qui aurait passé au Kärcher affectif de cinquante ans de pop. La voix, un brin affectée, participe de l'intransigeance punk. Et puis, les années 80 du disco et, plus tôt, un psychédélisme foncier. Une récupération habile, répondent les castrateurs. Ils ont raison, au sens où John Coltrane est une récupération de Charlie Parker et Messiaen de la musique classique indienne.

Un prolongement révolutionnaire, en somme. Gnarls Barkley vous offre l'un des trois ou quatre concerts les plus intenses de ces quinze dernières années à Montreux. Parce qu'ils paraissent ne rien vendre d'autre que le déferlement des sens. Mais qu'ils instillent un regard rénové. Invité à comparaître en regard de Black Eyed Peas, clones de série TV au maniérisme lâche, Gnarls Barkley affirme au fond que la pop music, comme le pop art, relève du trompe-l'œil. On se met alors à songer à David Bowie, quatre ans plus tôt à Montreux. Un autre popeux oulipien. Les contraintes pour s'en sortir.