Critique: Pires et Antonio Meneses à Genève

Duo au naturel étincelant

Maria João Pires et Antonio Meneses forment un duo admirablement soudé. La pianiste portugaise (70 ans!) et le violoncelliste brésilien ouvraient la saison des Grands Interprètes de l’agence Caecilia, lundi soir au Victoria Hall de Genève. Dès les premières notes, on s’aperçoit à quel point ils partagent une vision commune de la musique et la même probité.

Point d’effets, mais la recherche d’un naturel qui sied au jeune Beethoven. Dans l’introduction de la Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur Opus 5 No 2, Maria João Pires ménage une tension souterraine. Son piano conjugue douceur et fermeté, en de grandes lignes expressives. Jouant sur un instrument Goffriller, Antonio Meneses possède une sonorité aristocratique. En parfait gentleman, le violoncelliste dialogue sur un pied d’égalité avec la pianiste. Il cultive une éloquence qu’il ne saurait ternir par une quelconque agressivité. Résultat: les aspérités beethovéniennes (qu’un Mstislav Rostropovitch savait si bien traduire) sont un peu gommées. Et comme le grand Steinway de concert de Maria João Pires est naturellement flatteur, l’oreille tend à se focaliser sur le piano. Dans le «Rondo», l’équilibre entre les deux parties est parfait, avec un esprit teinté d’humour et de bonhomie.

A présent seule sur scène, Maria João Pires livre une très belle interprétation de la Sonate «La Tempête» de Beethoven. Elle trace une ligne du début à la fin de l’œuvre. Même si elle n’a pas la force de frappe de certains pianistes russes, comme Richter ou Gilels, elle affiche un beau tempérament. Le mouvement central, si fragmenté dans l’écriture, trouve une harmonieuse unité sous ses doigts. Et le finale respire un souffle fébrile, avec une grande détermination intérieure, sans qu’elle ne dévie jamais de sa route. A son tour, Antonio Meneses se montre formidablement inspiré dans la 1re Suite pour violoncelle seul de Bach. Après un «Prélude» bien charpenté (mais sans raideurs), il joue les différentes danses baroques en animant le discours de l’intérieur. C’est d’une noblesse constante, la sonorité belle et pleine, sans inflexions maniérées.

La 3e Sonate en la majeur Opus 69 de Beethoven retrouve les deux musiciens unis sur la même longueur d’ondes. L’hypersensibilité de Pires n’exclut pas une certaine poigne (le «Scherzo»), jusqu’au «Rondo» final, frais et enjoué, riche en contrastes. Antonio Meneses et sa partenaire offrent en bis la Romance sans paroles Opus 109 de Mendelssohn et la Berceuse «Nana » de Manuel de Falla. L’accompagnement merveilleusement chaloupé de la pianiste portugaise est un délice.