Spectacle

Duo sidéral à l’Arsenic

Le Suisse François Gremaud et le Français Victor Lenoble interrogent à Lausanne le métier de jouer et de vivre dans «Partition(s)», dialogue philosophico-farceur

Deux cosmiques côte à côte. Le Suisse François Gremaud et le Français Victor Lenoble vous accueillent avec la gravité d’un expert en physique quantique. Devant leur visage pénétré, un ordinateur portable ouvert. Cette paire-là a touché à des mystères que vous ne soupçonnez pas. C’est ce qu’on se dit à l’Arsenic à Lausanne. Mais François Gremaud ouvre la bouche: s’il est là devant nous, c’est que la Haute Ecole des arts de la scène leur a demandé une étude sur le pouvoir d’engendrement d’une partition. Euh, pardon? A ce moment-là, on se sent largué et embarqué en même temps. Plus tard, on jouira de cet égarement programmé.

Mais de quoi parle Partition(s) – création de la 2b company? François Gremaud l’explique en substance ainsi sur scène, d’une voix aussi appliquée que celle de Siri. «Le sujet, Victor, c’est la capacité d’une partition d’en engendrer une autre.» Puis de ponctuer son message d’un tintement de clochette. Dans un instant, vous comprendrez le code. Victor répond à présent. Ah, d’accord: ce qu’ils se disent, devant vous à l’instant, est l’échange qu’ils ont entretenu pendant des semaines via Facebook. Et le nombre de coups de clochette correspond aux jours qui ont passé entre deux missives. Quant au carton rouge que François Gremaud exhibe parfois, il signifie que surgit une réplique qui n’était pas prévue dans la… partition, justement.

Fondement du métier d’interprète

On s’éloigne pourtant du sujet. Est-ce qu’une partition peut accoucher d’une autre? François Gremaud cite le musicien minimaliste Tom Johnson, qui, à partir de la permutation systématique de quatre chiffres, a créé une topographie tout en boucles numériques. Et si chacun de ces signes était converti en notes? Et celles-ci projetées en images? Vous suivez? Victor propose alors un film de lui-même en train de manger dans sa cuisine. Une mastication pourrait correspondre au son d’un basson. Le grattage de l’oreille à un autre…

Le duo se mesure ici au fondement même du métier d’interprète, à cette dialectique entre respect d’un protocole et dérivation assumée. Les acteurs s’attaquent surtout, comme deux oiseaux perchés sur leur fil à linge, à ces ordres de marche qui sous-tendent nos conduites. Vous avez dit «libre arbitre», «société de contrôle», etc.? Oui. A la fin, Victor tente de donner vie à une nouvelle partition, un synthétiseur dans des doigts gauches, au milieu des bois. Il s’embrouille entre deux souches. La partition ne prévient pas l’errance. Cette métaphysique à la Raymond Queneau dégage un étourdissant parfum co(s)mique.


Partition(s), Arsenic, Lausanne, jusqu’au 25 mars. http://arsenic.ch/

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