Il est rare d'entendre des duos de voix féminines. Il faut des timbres qui s'accordent sans entrer en concurrence l'une avec l'autre. Il faut une capacité à être sur la même longueur d'onde, sans quoi la performance vocale peut virer au crêpage de chignons sur scène! Samedi soir au Victoria Hall de Genève, Simone Kermes et Vivica Genaux en sont venues aux mains - dans un numéro de théâtre parodique - au fil d'un concert intitulé «Rival Queens».

Ce n'était pas seul duo de voix féminines ce week-end. Le lendemain, à 17 heures, Karine Deshayes et Delphine Haidan se produisaient au Mont Musical de Lausanne à l'occasion d'un récital intitulé «Deux mezzos sinon rien». Accompagnées par le pianiste Christian Chamorel (directeur artistique du festival), elles ont brillé dans un bouquet de lieder et de mélodies françaises.

Un concert à l'allure «rock»

Mais revenons au concert genevois. Vêtues de robes glamour, apportant un zeste de théâtralité à leur performance vocale (jusqu’à se battre avec des gants de boxe sur scène!), Simone Kermes et Vivica Genaux ont chanté des airs d'opéra baroque avec l'Ensemble Cappella Gabetta. La première est la plus exubérante des deux. Cherchant à amadouer le public, la soprano allemande a fait son show habituel. Ses mimiques et sa façon de se trémousser ont l’air calquées sur un concert de rock! On frise la vulgarité, avec ces poses terriblement aguicheuses, mais c’est assez drôle par ailleurs, notamment quand elle lance des œillades à l'audience masculine. Vivica Genaux se montre plus introspective, suivant sa consœur dans ses délires scéniques.

Vocalement, Simone Kermes impressionne par sa capacité à grimper dans l’aigu et le suraigu. Mais son intonation, hélas, laisse à désirer, ce qui est gênant. Dans certains airs de bravoure, on n’entend plus que les vocalises qui tournent à vide. On la préfère dans les airs lents et intériorisés: son instinct musical l’amène à suspendre les aigus pianissimo dans le magnifique «Villanella nube estiva» de Scipione de Giacomelli.

Vivica Genaux au service de Hasse

Vivica Genaux, elle, accuse aussi quelques défauts vocaux. Dotée de beaux graves, la voix présente une émission un peu nasale et sa mâchoire tend à trembler pendant les vocalises. On n’y trouvera pas la théâtralité géniale d’une Cecilia Bartoli, mais Vivica Genaux met en valeur la virtuosité incroyablement acrobatique de Johann Adolph Hasse, et elle a l’art d’entrer en interaction avec sa consœur Simone Kermes dans les duos. Le violoniste Andrés Gabetta est admirable, tout comme ses musiciens de l’Ensemble Cappella Gabetta, vifs, imaginatifs, raffinés. Un concert ponctué de hauts et de bas, donc, un peu long et couronné de tubes du groupe Abba, façon baroque (dont le célèbre «Gimme! Gimme! Gimme!»), qui ont mis le public en délire.

Deux voix très bien accordées

A l’inverse, le duo de voix Karine Deshayes et Delphine Haidan ne suscite aucune réserve. Le timbre un peu plus sombre de la seconde entre en résonance avec le splendide instrument de la première. Le programme, superbe, varie les climats, entre des lieder très harmonieux de Mendelssohn, le style plus complexe et tourmenté de Schumann (magnifique «In der Nacht») et la noirceur de Brahms («Von ewiger Liebe» chanté par Karine Deshayes, le duo «Im Meere»). L’accompagnement sensible et finement sculpté de Christian Chamorel ajoute au bonheur d’écouter ces deux voix très bien accordées dans des mélodies françaises, aux élans tour à tour capiteux et lyriques.