Cinéma

Dur, dur, d’être un producteur de cinéma romand

Pour être économiquement viables en tant qu’entreprises, les sociétés de production doivent miser sur la fiction et travailler étroitement avec la télévision. C’est ce qui ressort d’une étude réalisée par Pierre-Adrian Irlé pour l’association genevoise Fonction: Cinéma

Comment vit-on du cinéma en Suisse romande? Les boîtes de production, dont on entend souvent qu’elles sont trop nombreuses, tirent-elles toutes leur épingle du jeu? Produire des films dans un marché entièrement subventionné, est-ce viable? Ces questions, une étude de l’association genevoise Fonction: Cinéma tente d’y répondre en analysant les budgets de tous les films ayant reçu de l’argent public grâce à Cinéforom (Fondation romande pour le cinéma) entre 2012 et 2017.

Seules six des 116 sociétés incluses dans l’étude sont considérées comme économiquement viables sur toute la période, parce qu’elles génèrent un chiffre d’affaires supérieur à 1,3 million de francs par année. Les sociétés se rémunérant sur les budgets des films doivent produire au moins une fiction pour atteindre ce palier. L’Office fédéral de la culture indique que la médiane du coût de réalisation des longs métrages de fiction se situe entre 1,5 et 2,5 millions de francs; celle du documentaire est à 530 000 francs. Un deuxième groupe, la «classe moyenne», regroupe 20 sociétés dont la marge leur permet d’être partiellement viables; les 90 autres structures ne le sont tout simplement pas.

Trop de sociétés, trop de films?

Un paysage économique dans lequel six sociétés captent 45% des fonds et 90 autres seulement 19% est-il sain, ou les microstructures devraient-elles tout simplement cesser d’exister? «Les trois groupes doivent cohabiter et ont tous une raison d’être», affirme Pierre-Adrian Irlé, producteur chez Jump Cut Production et auteur de l’étude. Certains projets sont viables pour une seule personne, à la fois autrice, réalisatrice et productrice. Les petites associations et les indépendants contribuent donc largement à la création de documentaires et de courts métrages, deux formes aux budgets souvent modestes.

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Ces films ne se feraient pas dans une structure plus grande parce qu’ils ne seraient pas rentables économiquement pour une société, précise Pierre-Adrian Irlé. Dans un contexte où l’on déplore l’encombrement sur les écrans, ne ferait-on pas mieux de ne pas subventionner ces films précaires? «On a décidé, dans notre société, de se payer une culture, avec des fonds destinés au cinéma. Dans le système actuel, on finance des films dont les commissions de sélection pensent qu’ils ont une raison d’exister. C’est un système plutôt démocratique, qui se base sur un vote. Même si un film est peu vu, il a été entériné par le système. Et tous les films ne sont pas destinés à être vus par le plus grand nombre. Certains ont un but de formation: ils permettent à une relève technique et artistique de se dessiner.» Et de produire ensuite, peut- être, des films plus grand public.

Le système actuel permet aux films de la relève et aux projets atypiques ou précaires d’exister, un choix politique que leur réussite artistique justifie. Avec seulement 19% de l’argent public, les microstructures sont autant sélectionnées dans les festivals de catégorie A – comme Cannes, Locarno ou Berlinale – que le groupe de tête. Une forme de «rentabilité» soulignée par Fonction: Cinéma: «Les sociétés non viables, qui évoluent dans une réalité non comparable à celle du groupe 1, s’en tirent admirablement bien compte tenu de leur fragilité et des faibles budgets des films produits.»

Documentaire et séries TV

Les chiffres montrent clairement que la production de fictions est positivement corrélée avec la viabilité des sociétés. Plus chères, elles génèrent mathématiquement plus de revenus. Le documentaire, reconnu internationalement et locomotive culturelle du cinéma suisse, est beaucoup produit dans les structures des deuxième et troisième groupes et donc, pour le dire de manière lapidaire, faire du documentaire n’est pas une activité économiquement viable pour une entreprise. Pour Fonction: Cinéma, le «problème est structurel: les sociétés qui produisent moins ou peu de fictions sont en difficulté chronique». L’association souhaite que les moyens alloués au documentaire soient accrus, notamment à la télévision, qui investit actuellement 1 265 000 francs.

La professionnalisation à laquelle la branche aspire se construit donc autour de la fiction. La politique de la RTS, qui souhaite à terme produire au moins deux séries par année, a eu un effet de concentration sur quelques sociétés. On reconnaît notamment Point Prod en tête de course, avec près de 25 millions de chiffre d’affaires en six ans, dont 70% grâce aux fictions TV: Port d’attache, A livre ouvert, Anomalia ou Quartier des banques, dont la seconde saison est en préparation. Cette politique a aussi stimulé des sociétés moins habituées à ce format, comme Intermezzo, qui s’apprête à tourner Bulle, ou la société de Pierre-Adrian Irlé, Jump Cut, qui a produit Station Horizon.

«Au moment où cette politique a été initiée, il y avait peu de sociétés avec les reins assez solides pour produire des projets d’une telle envergure, mais le marché s’est adapté et les sociétés ont progressé.» Il en est sûr, le nombre de sociétés prêtes à mener des projets de séries va augmenter. On peut imaginer qu’il y aura dans quelques années une dizaine de boîtes en Romandie capables de produire des séries ou qui l’auront fait au moins une fois. Pour Pierre-Adrian Irlé, l’effet de concentration va s’essouffler et l’écart d’expérience se réduire: «Il y aura toujours des sociétés plus grandes, qui font plus de développement, plus de coproduction, se concentrent plus sur la fiction, mais on ne verra plus de situation où la première société fait quatre fois le chiffre d’affaires de la deuxième.»

La solution du flux?

La création de Cinéforom, en 2011, a mutualisé les différents fonds romands, avec le but avoué de consolider le tissu entrepreneurial audiovisuel. L’étude de Fonction: Cinéma juge que ce but est atteint, mais que la classe moyenne n’en a quasiment pas profité. Ces sociétés souffrent-elles de leur situation? Souhaitent-elles augmenter leur chiffre d’affaires et assumer les contraintes et les responsabilités qui vont avec? Pierre-Adrian Irlé fait avant tout remarquer que «toutes les sociétés du groupe 2 ont du staff» et fonctionnent donc comme des entreprises, pour la plupart depuis plus de dix ans. Il ajoute qu’elles «aspirent si ce n’est à grandir, en tout cas à avoir plus de visibilité financière, à travailler sans avoir le couteau sous la gorge».

Fonction: Cinéma est claire, «cette étude attire l’attention avec objectivité sur la précarité de l’ensemble des producteurs et productrices romands. Nous sommes conscients que seule une augmentation des moyens, et notamment par une contribution significative des fournisseurs d’accès à la production indépendante au niveau national, pourrait véritablement changer cette réalité.»

Si la manne financière n’augmente pas, un autre espoir est que la télévision sous-traite plus de magazines – d’émissions de flux – qui permettraient de générer des revenus réguliers. Pierre-Adrian Irlé, qui chausse à nouveau sa casquette de producteur, assure en avoir très envie, même s’il s’agit de collaborer avec des métiers différents, à la grammaire différente: «Cela reste de la narration et beaucoup de producteurs ou productrices seraient bien plus heureux de produire une émission de flux que des films horlogers.» La SSR a en tout cas émis cette idée au lendemain de la votation sur l’existence de Billag.

Cet article a été publié dans Cinébulletin, revue suisse des professionnels de l’audiovisuel.


Que signifie «viable»?

Le marché romand finance en moyenne chaque année 74 productions avec 32 millions de francs, dont plus de la moitié provient de la RTS et de Cinéforom. Pour être théoriquement viable, l’étude a calculé qu’une société devait générer au moins 1,3 million de chiffre d’affaires, donc une marge de 200 000 francs, permettant de payer un producteur à plein temps, un assistant à mi-temps, des bureaux et des frais. Les chiffres analysés dans l’étude ne prennent en compte ni la double casquette des producteurs-réalisateurs ni les revenus d’autres activités, comme les films institutionnels ou la publicité. L’étude donne-t-elle alors une idée correcte du paysage économique? Pour Pierre-Adrian Irlé, puisqu’il n’y a «pas une économie du film basée sur des investissements privés, les chiffres auxquels on a accès reflètent en très grande majorité la réalité». P. S.

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