Pas besoin d'attendre un avenir en orange pour se parler plus. A Vallorbe, on le fait déjà depuis trois ans – depuis qu'un médecin passionné d'idées, Christian Danthe, a décidé d'inoculer le virus de la philosophie à ses concitoyens. Les «cafés philosophiques» qu'il organise pendant l'été, avec la philosophe française Marjolaine Pierre, remportent un tel succès que cette année l'intrépide homme de l'art a même étoffé le programme (voir ci-dessous).

Mardi 27 juillet, 18 h 30, première soirée du cycle 1999. Les participants – femmes et hommes de différents âges – prennent place dans une salle au décor sobrement désuet de l'Auberge communale de Vallorbe. Un physiothérapeute, qui vient pour la première fois, trouve que les chaises sont si inconfortables qu'elles vont lui procurer de la clientèle: «Mais bon, ce n'est pas le sujet du débat!» «Quoique – nuance son vis-à-vis, un enseignant, également novice – le confort, ça a à voir avec l'argent!» Car ce soir, il sera question de l'argent, premier thème d'un été philosophique placé à l'enseigne de «La compétition».

Ecoute réciproque

Christian Danthe introduit la soirée. Certes, en comparaison des soucis bien concrets que nous avons à affronter dans notre vie quotidienne, la philosophie, ce n'est que «du vent». Mais qui sommes-nous, de simples piquets plantés au bord de la route ou des éoliennes capables de transformer le vent en énergie, en puissance, en aptitude au bonheur? Il lit un texte d'Aristote, un de Sophocle, puis une simple phrase tirée du Satiricon de Pétrone: «Que peuvent les lois, là où seul l'argent est roi?»

Les visages sont à la fois ouverts et concentrés. Visiblement, personne n'est là seulement pour tromper l'ennui. Et quand Marjolaine Pierre lance la discussion, la salle ne se divise pas, comme cela est souvent le cas, entre ceux qui veulent placer leurs considérations impérissables sans écouter les autres et ceux qui se font tout petits pour éviter d'avoir à donner leur avis: un homme prend brièvement la parole, une femme enchaîne, et le fil de la réflexion commence à se dévider dans un étonnant climat de collaboration à une œuvre collective. Serait-ce cela, l'«espace public» de Habermas?

Déjà après le premier quart d'heure, en effet, la dynamique qui se dégage de l'échange s'avère authentiquement philosophique. D'abord parce que chaque intervenant(e) aide très socratiquement les autres à accoucher de leur vérité; et ensuite parce que le ping-pong des thèses et des antithèses oblige chacun à prendre conscience de l'ambivalence des notions qu'il manie, et à approfondir sa pensée en dépassant ses convictions simplistes.

Y a-t-il une «magie de l'argent», comme le suggère le titre de la soirée? Oui, parce que l'argent, qui ne vaut rien en soi, permet d'acquérir à peu près tout. Ah, mais attention! La magie a aussi partie liée avec la malédiction. L'argent est magique quand il circule, maudit quand on le garde. Quelle est la relation entre l'or et le sacré? Les Rois mages l'apportent à Jésus avec l'encens et la myrrhe, c'est la richesse qui sent bon. Mais le Veau d'or symbolise l'idolâtrie: on arrive vite à l'argent sale, à l'argent qui sent mauvais. Pourquoi désire-t-on l'argent? Pour se procurer des biens. Mais on peut aussi le convoiter pour lui-même, jusqu'au non-sens: interrogés sur ce qu'ils feraient avec les 12 millions du loto, les gens s'avèrent, au fond, bien empruntés…

Pas de grandes gueules

Mais le véritable os de la discussion, celui auquel on repensera le soir avant de s'endormir, c'est le rapport de l'argent avec la liberté. «L'argent nous rend esclaves et non pas libres, c'est notre grand problème dans le pays riche qu'est la Suisse!» lance un défenseur des valeurs spirituelles. «Sans la liberté matérielle que nous donne l'argent, il n'y a pas de liberté spirituelle possible!» rétorque une dame. «Et que savez-vous de la vie spirituelle réelle des gens?» s'indigne une autre.

Marjolaine Pierre, l'air de ne pas y toucher, cadre les concepts, donne des références, reformule les contradictions pour les rendre créatives. Pour cette prof de philo de Nîmes, qui enseigne dans les classes préparatoires aux Grandes Ecoles, les soirées de Vallorbe sont un régal, même quand l'assistance, limitée ce soir à une petite trentaine de personnes, frise la centaine, comme cela est arrivé parfois l'année dernière. Autour de l'«assiette philosophique» qui conclut la soirée, elle confie: «J'ai toujours refusé d'animer des «cafés philosophiques» en France, parce qu'il y a trop de grandes gueules et parce que l'intervention des philosophes professionnels est disqualifiée. Mais ici, j'ai vraiment l'impression que les gens viennent pour avancer ensemble.»