C'est l'exposition la plus inattendue et intelligente de la saison à Paris, démonstrative et troublante: Figures du corps à l'Ecole des beaux-arts. Pour le nombre des œuvres, elle peut concurrencer n'importe laquelle des «grosses machines» à la mode: une centaine de dessins, autant de sculptures, de photographies et d'ouvrages précieux, près de 400 œuvres en tout.

Pour la rareté, c'est encore mieux: Léonard de Vinci, Michel-Ange, Dürer, Le Brun, Hogarth, Houdon et Géricault. Est-il vraiment nécessaire d'ajouter qu'il y a donc là des pièces éblouissantes, 59 têtes d'hommes toutes différentes d'âge et d'expression dessinées par Dürer sur une seule feuille ou les études d'ossatures et de musculatures de Géricault? Comme la scénographie est discrète, le visiteur a le sentiment de les découvrir à l'improviste, et son plaisir s'en trouve augmenté.

D'où tout cela vient-il? D'un seul lieu, celui-là même où l'exposition se tient: les Beaux-Arts montrent ce qui, dans leurs collections, a trait à l'étude et à l'enseignement de l'anatomie. L'école ayant été fondée en 1648 et n'ayant cessé, jusqu'au début du XXe siècle, de consacrer une bonne part de son temps à ces deux activités, cet ensemble est sans doute le plus riche qui soit. Il commence quand dissection et médecine apportent les premières informations sur la construction et le fonctionnement de l'humain.

Les artistes jouent dans ce processus un rôle central: ils participent aux observations, ils dessinent ce qu'ils découvrent et, de ces dessins découlent les gravures qui répandent cette science au fur et à mesure de ses découvertes. Dans ce travail, qui s'accomplit essentiellement en Italie et dans l'Europe du Nord, il y a la part relativement facile: le squelette, son architecture, les phases successives de son développement. Mais il faut aussi comprendre comment les muscles s'attachent aux os, comment tout cela bouge, ce qui se passe à l'intérieur de la boîte crânienne et dans l'abdomen, ce que sont les organes et leurs fonctions, comment circule le sang, comment se ramifient les nerfs.

De la Renaissance au XVIIIe siècle, cette histoire est faite d'expériences et de leur diffusion. Vinci et Michel-Ange, Vésale et Lomazzo: l'exposition met ainsi logiquement en relation visuelle la recherche, les déductions qu'elle autorise - celles aussi qu'elle dément - et le développement de l'anatomie artistique à destination des peintres et des sculpteurs. Plus les savants y voient clair, plus les graveurs réalisent des prodiges de précision. La plupart en profitent pour faire admirer leur sens de la composition, d'autant plus spectaculaire que les motifs sont de ceux qui émeuvent vite: squelettes en mouvement, écorchés aux visages calmes, athlètes momifiés, morts férocement vivants. Martinez, Adam et Gamelin sont les maîtres de ce genre d'estampes que les élèves des académies copient à l'infini.

En 1746, Gautier-Dagoty introduit les couleurs dans les planches - encore plus de réalité, encore plus de trouble. Après lui viennent Mascagni, impénétrable à force de complexité, et Bonamy, qui travaille avec Broca. Pendant ce temps, les sculpteurs moulent et modèlent animaux et humains, toutes les espèces, des plus communes en Europe aux plus exotiques, de la Parisienne à la Hottentote, du chat au tigre.

Côté bête, Barye et Géricault sont les plus actifs et les meilleurs. Côté humain, Dumoutier moule des dizaines de crânes et de faces, les graveurs tentent l'inventaire des types de seins en Afrique et partout ailleurs et les photographes s'en mêlent vite. Le souci de l'exhaustivité et de la méthode domine: albums innombrables du médecin Paul Richer, décompositions systématiques des mouvements par la chronophotographie pour Marey et Muybridge, études des expressions stimulées par l'électricité de Duchenne de Boulogne, clichés anthropométriques anonymes, où anomalies et déformations s'exhibent jusqu'au malaise.

Au grand théâtre de l'anatomie joyeusement macabre - et quelquefois très érotique - des siècles précédents succède l'énumération des types et des maux, obsession de la seconde moitié du XIXe siècle. La recherche scientifique, alors en train d'inventer d'autres instruments plus puissants, n'a plus besoin désormais du dessinateur et du sculpteur. Et ceux-ci ne tiennent plus le savoir anatomique pour indispensable à leur art. L'un des derniers à avoir affirmé l'inverse fut Matisse, qui ne figure pas ici bien qu'il y ait été élève.

L'histoire d'amour de l'art et de l'anatomie, qui les a occupés tous deux pendant plus de quatre siècles, finit ainsi sur le désintérêt réciproque. Finit ou s'interrompt seulement? Il se dit que les séances d'après modèle attirent à nouveau les élèves des Beaux-Arts.

Figures du corps, Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, 13, quai Malaquais, Paris 6e. Du mardi au dimanche de 13 heures à 19 heures. 4 €. Jusqu'au 4 janvier.