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Deep Purple: Roger Glover (basse), Ian Paice (batterie), Ian Gillian (chant), Don Airey (claviers) et Steve Morse (guitare).
© (C) Lionel Flusin, Montreux Jazz Festival

Musique

Dweezil Zappa met le feu au lac, Deep Purple l’éteint

Le Montreux Jazz Festival conclut l’édition cinquantenaire en rejouant une scène primitive de son histoire, l’incendie du casino. Avec l’ardent fils du pyromane et les chantres flapis du sinistre

En 1966, sort Freak Out, premier album des Mothers of Invention, un combo de freaks californiens menés par Frank Zappa. L’année suivante voit la première édition du festival de jazz de Montreux et, en 1968, à Londres, Deep Purple pousse son premier cri. Le 4 décembre 1971, pendant un concert de Frank Zappa, un incendie  détruit le Casino de Montreux.

Les musiciens de Deep Purple, qui enregistrent sur la Riviera lémanique, sont frappés par la terrible beauté de la fumée déferlant sur le lac et du feu montant dans le ciel. Ils composent «Smoke on the Water», le riff le plus célèbre de l’histoire du hard rock. Cette série d’événements a convergé vers la soirée du 16 juillet 2016. Pour clôturer son édition jubilaire, le Montreux Jazz Festival a décidé de mettre le feu au lac en réunissant Dweezil Zappa et Deep Purple sur la scène de l’Auditorium Stravinski. «Une soirée éminemment historique et symbolique», précise Mathieu Jaton en préambule.

Depuis dix ans, le fils de Frank, décédé en 1993, a entrepris de faire revivre le répertoire paternel afin de de le présenter aux jeunes générations qui n’ont pas eu le bonheur d’y être initiés. A Montreux, la piété filiale s’est exprimée à travers des titres courant sur une quinzaine d’années. Dweezil attaque avec un extrait de Shut Up n’Play Yer Guitar (1981), cette orgie de guitare électrique en trois vinyles. Puis il prend le risque de dérouter le public avec «Help I’m A Rock/It’ Can’t Happen Here», tiré de Freak Out, une pièce délirante et déstructurée tenant du free jazz comme du mickeymousing, quelque chose de «frankly insane», se réjouit le fils de l’auteur. La difficulté s’efface avec «Lemme Take You To The Beach», une invitation au pique-nique qui twiste joyeusement.

L'esprit de Frank

Dwezil Zappa s’est entouré de six musiciens exceptionnellement doués, parmi lesquels se distinguent Ben Thomas, multi-instrumentiste (guitare, trombone, trompette) capable de contrefaire l’organe de Zappa père, le batteur Ryan Brown, un grand échalas hirsute dont le jeu est un défi aux loi de la physique et de la morphologie humaine, et Scheila Gonzales qui chante lorsqu’elle ne joue pas du sax et brode des motifs de claviers même lorsqu’elle joue du sax...

Dweezil honore son père en respectant les partitions à la triple croche près. Cette exigence laisse toutefois une grande latitude dans les solos et, naturellement, dans le timbre des voix. Au baryton black d’Ike Willis succède le mezzo-soprano de Scheila ou de Mikki Hommel, qui ondule sous un chignon à la Kim Novak et, tout en suaves dissonances, se substitue à George Duke sur «Inca Roads».

Cette désopilante évocation des visiteurs extraterrestres de Nazca constitue incontestablement un des sommets du concert. L’esprit du père descend sur Dweezil lorsqu’il il décolle à la guitare et que Ryan Brown passe en propulsion luminique avec un swing prodigieux. Après cette folle apesanteur, à l’instar d’un soleil s’effondrant sur lui même, le septet aux voix multiples se mue en power trio, basse, batterie et guitare, pour un «Apostrophe’» d’une impressionnante sauvagerie.

Entre un blues en hommage à Johnny «Guitar» Watson, vieil ami de Frank, «Doreen», une fougueuse déclaration d’amour physique, «Catholic Girls», qui relate le comportement déluré des filles du catéchisme, Zappa plays Zappa s’autorise une minute didactique.

Démonstration à l’appui, Ryan Brown explicite le cycle des changements de mesures et l’abondance des sextuples croches de «Keep It Greasy». Le concert se termine sur «Cosmik Debris». Puis retentit en bis «The Illinois Enema Bandit», ce blues poignant consacré à un voleur adepte des poires de lavement...

Flamme éteinte

Après cette fête de la virtuosité, de l’intelligence et de l’humour, place à Deep Purple. En guise de feu dans le ciel, c’est plutôt l’éteignoir. Le groupe a marqué la période 1970-1973. Depuis, c’est à un interminable exercice de survie qu’il s’adonne.

Le concert démarre sur «Highway Star». Le verdict tombe rapidement: le quintet est à la peine. Les musiciens ont perdu l’œil du tigre. Par la grâce de sa frappe claire et sèche, le batteur Ian Paice tire encore son épingle du jeu. A la guitare, Steve Morse n’a jamais eu la méchanceté incisive de Ritchie Blackmore, son prédécesseur. Quant à Ian Gillian, il n’a plus de voix. Le visage contracté par l’effort, il tire des sons bien peu enthousiasmants de son pauvre larynx éreinté par un demi-siècle de hard rock.

La palme de la calamité revient à Don Airey, le remplaçant de Jon Lord, décédé en 2012. Il nappe la musique de couches d’orgue épaisses et baveuses comme des raclettes, se répand en démonstrations de compétence, épuisantes rhapsodies brassant gargouillis de synthé et bribes pompeuses de musique classique.

Dweezil rejoint les rockers chenus pour sertir d’un étincelant solo «Peaches en Regalia», une instrumentale de jazz fusion écrit par son dad. Puis il sacrifie à la mère de tous les riffs. «Là ça devient mythique», beugle un spectateur pressé de participer à la transe ultime. Mythique ? Bof... Usé par le temps, «Smoke on the Water» permet de commémorer en chœur l’incendie de 1971, mais sans transcendance. En rappel, Deep Purple assène son premier tube, «Hush» (1968). «Hush», c’est-à-dire «Silence». Rien à rajouter.

Lire aussi:  Les diamants sonores du Montreux Jazz sont éternels

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