Dweezil, c’est le petit nom charmant que Frank Zappa avait attribué à un orteil curieusement retroussé de Gail, son épouse. Lorsque naquit le deuxième enfant du couple, l’hôpital refusa de l’enregistrer sous ce nom pas chrétien. Alors le père aligna le blase de quatre copains: Ian (Underwood, sax), Donald (Preston, claviers), Calvin (Schenkel, graphisme) et Euclid (Sherwood, sax). Vers l’âge de cinq ans, le gamin exigea que son sobriquet devînt son nom légal. Un avocat arrangea l’affaire. Si Bacchus est né de la cuisse de Jupiter, Dweezil est né de l’orteil de Gail.

Il grandit dans un environnement californien bohême avec sa grande sœur, Moon Unit, et ses cadets, Ahmet et Diva, jouissant d’une éducation qui privilégie la créativité à la contrainte et zappe certains rituels bourgeois comme les repas en commun. La musique l’attire irrésistiblement. Adolescent, il présente des clips sur MTV. Il adopte la guitare, l’instrument que Frank Zappa a emmené aux limites du possible, et place ses premiers solos à l’ombre du père sur «Stevie’s Spanking» et «Sharleena». Il sort six disques témoignant d’une exigence et d’un humour venus en droite ligne de son géniteur.

Dodécaphonisme et doo-wop

En 2006, Dweezil Zappa décide de faire revivre la musique de son père, que les radios diffusent parcimonieusement et qui traîne avec elle une injuste réputation d’hermétisme. Le concept Zappa Plays Zappa donne l’occasion de découvrir l’œuvre sur scène: «Si elles ne voient pas cette musique jouée en live, les jeunes générations pensent qu’elle sort d’un ordinateur».

A la tête d’un ensemble de jeunes musiciens surdoués, Dweezil Zappa revisite vingt-cinq ans d’une créativité éclectique et bouillonnante, mêlant rhythm’n’blues, dodécaphonisme, doo-wop, jazz et bruitisme. La musique de Frank Zappa est très rigoureusement écrite et ses interprètes contemporains la respectent à la quintuple croche près. Elle laisse toutefois une belle latitude à l’expression personnelle.

«Il faut être vraiment concentré pour apprendre à jouer ces morceaux. Mais ensuite, ils s’ouvrent grand pour les improvisations. J’apprends beaucoup de phrasés de Frank pour partir en vrille avec son vocabulaire quand j’en ai besoin, puis je remplis les interstices avec mes propres idées. C’est la musique la plus excitante qui soit à jouer sur scène».

Des chansons incendiaires

Au cours de ces solos de guitare échevelés qui sont la marque du génie zappien, l’esprit du père descend sur le fils. «Ce soir, confie-t-il dans sa loge, après sa brillante prestation au Montreux Jazz Festival, j’ai senti que je canalisais parfois beaucoup de sa personnalité. J’ai toujours ma propre voix, mais je sentais que nous menions une conversation».

Volubile, passionné, cool, déterminé, Dweezil resplendit. De son père, il a hérité la noirceur des origines siciliennes et une paire de pantalons rayés de freak californien; de sa mère aux origines danoises, le regard clair. Sa ferveur, sa virtuosité, son enthousiasme forcent l’admiration. Il est le digne fils de Frank, figure impressionnante s’il en est. Même pour ses enfants? «Il était certainement impressionnant, mais c’était le monde dans lequel nous vivions. J’ai toujours su qu’il était brillant et je joue sa musique pour que d’autres s’en rendent compte».

Dweezil Zappa a bouclé la dernière soirée de la cinquantième édition du MJF en commémorant auprès de Deep Purple l’incendie du casino de Montreux, survenu pendant un concert des Mothers of Invention, et le hit planétaire qu’il inspira. Ces événements qui font l’orgueil de l’arc lémanique n’occupent pas une place prépondérante dans la légende familiale des Zappa. «Ce n’est pas comme si mon père la ramenait régulièrement, du genre «Oh oui, c’est comme le jour où…» On connaissait l’histoire à travers «Smoke on the Water». Mais je n’ai aucun souvenir de Frank parlant de cette chanson. C’est possible qu’il ne se soit jamais rendu compte qu’il y avait un vers qui parlait de lui»…

Bémols juridiques

L’engagement passionné de Dweezil pour perpétuer la musique du guitariste moustachu, disparu en 1993, ne lui vaut pas la reconnaissance des siens, bien au contraire. En octobre 2015, Gail Zappa, exécutrice testamentaire, décède. La gestion de la fiducie revient à Ahmet et Diva. En avril, Dweezil reçoit du Zappa Family Trust une lettre officielle lui intimant de renoncer à l’appellation «Zappa Plays Zappa». Soucieux de ne pas devoir s’acquitter de 150 000 $ par chanson jouée pour violation du copyright, le fils prodigue modifie sa raison sociale. Mais «Dweezil Zappa plays Frank Zappa» ne convient pas non plus aux curateurs. Alors, plutôt que s’épuiser en longues procédures, le guitariste rebaptise sa petite entreprise «Dweezil Zappa Plays whatever the F@%k he wants!», qu’on peut traduire par «… joue absolument ce qu’il veut, b%#del de m≠#de»… Frank not dead!

«Mon nom est Zappa; je suis le fils de Frank Zappa. Mais je ne suis pas autorisé à utiliser le nom de Zappa en tant que tel…», s’étonne-t-il. Et aurait-il le droit de se laisser pousser une moustache, l’emblème du père? «J’ai le droit de me laisser pousser une moustache, mais pas le droit d’en porter une, ou d’en coller une sur ma chemise». Il rit de bon cœur.


Profil

1969: Naissance à Los Angeles, le 5 septembre

1984: Premiers solos de guitare sur l’album Them or Us, de Frank Zappa

1986: Havin’a bad Day, premier album solo

1993: Décès de Frank Zappa

2006: Lance Zappa plays Zappa

2016: Se produit au Montreux Jazz Festival