La dystopie en miroir de l’adolescence

«Hunger Games», «Divergente», «Le Labyrinthe», toutes ces fictions ont des traits communs qui laissent, un peu, entrevoir la formule de leur succès

Une époque, une génération. Et un marché. Depuis une demi-douzaine d’années, on assiste, au cinéma comme en librairie, à la déferlante d’un genre: la dystopie pour jeunes adultes, généralement déclinée en trilogie, ou plus si affinités. Avec, en tête de gondole, Hunger Games, dont le troisième volet sort en salle cette semaine. Et aussi, Divergente, dont le premier épisode est sorti au cinéma début 2014, et dont les ventes en librairie ont explosé depuis. Actuellement sur les écrans, on peut aussi voir Le Labyrinthe ( The Maze Runner ) et Le Passeur ( The Giver ), tous deux adaptés de livres.

Ces titres ont en commun d’être issus d’un même procédé industriel, où le succès en salle nourrit le succès en librairie, et inversement, puis se décline en une ribambelle de produits dérivés, dont les jeux vidéo. Mais au-delà de la fabrique, on note surtout qu’ils présentent d’étonnants points communs au niveau du scénario.

Un résumé, pour les englober tous, donnerait à peu près ceci: le héros évolue dans une société du futur, très normée, hiérarchisée, ultra-codifiée, et parfois amnésique. Arrivé à l’adolescence, un rite de passage collectif l’amène à se découvrir différent, à se poser des questions, à se sentir inadapté, ce qui le plonge dans beaucoup d’angoisse. Puis il est confronté à une série d’épreuves organisées par la société elle-même, qui s’enchaînent comme dans un jeu vidéo, et au cours desquels il est mis en concurrence mortelle avec d’autres jeunes de son âge – parfois, ils s’entre-tuent. A l’issue de ces péripéties, et fort d’une nouvelle maîtrise de son corps et de son esprit, il découvre que le monde est en danger. Il mène alors un combat contre «le système», dont il sortira vainqueur, ou sacrifié.

«Ces histoires appuient de manière assez caricaturale sur des zones sensibles de l’adolescence», commente Anne Edan, psychiatre et psychothérapeute à l’Unité de crise pour adolescents des HUG-Children Action. «En particulier la quête identitaire, la question des origines, du devenir, l’énigme du désir de l’autre, etc.»

«Au fond, ces films parlent du développement des adolescents», ajoute Laurent Perron, psychiatre et psychothérapeute pour enfants et adolescents à Genève. «Pour eux, la construction de soi est vécue comme un combat. A l’échelle du film, la société très normée représente le monde parental, dont ils sont amenés à s’extraire. Pour cela, ils doivent faire émerger leur singularité. Puis trouver leur place dans le groupe de leurs pairs. Dans ce processus, ils traversent une phase d’exclusion, avant de retrouver leur place dans la communauté.»

«D’une certaine manière, les jeunes rêveraient d’évoluer dans une société beaucoup plus encadrante et normée que la nôtre, poursuit Anne Edan. Ainsi, le combat qu’ils ont à mener pour se construire serait beaucoup plus clair.»

Bien entendu, le sous-texte psychologique de ces livres et de ces films ne peut expliquer leur succès. Mais il donne à voir combien ces fictions fonctionnent en miroir de l’adolescence.

Par exemple, les films mettent en scène des corps fragiles, peu dotés sur le plan technologique, qui ne doivent leur survie qu’à l’agilité, ou à la ruse. Anne Edan: «Pour un adolescent, ce qu’il y a de plus troublant, c’est la puberté qui transforme son corps. Celui-ci se met à réagir de façon nouvelle, semble lui échapper, devient indocile. Or, dans ces films, la place du corps est toujours centrale. Au fil du récit, on assiste à la transformation physique des héros, qui gagnent en maîtrise de leur corps, jusqu’à exceller à en exploiter les ressources.»

Toutes ces fictions présentent aussi des rapports entre les individus qui sont très contrôlés, jusqu’au cœur des familles. Les hiérarchies sont nettement marquées, et les rivalités entre les castes et les gens instaurées a priori. Les individus sont devenus des fonctions du système, les relations entre eux ne sont plus fondées que sur la nécessité sociale. «La rébellion du héros contre le système est souvent déclenchée, puis portée, par la puissance des émotions, analyse Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs, à Yverdon. Ces histoires mettent en avant le pouvoir de l’amour, qui peut faire sauter les contraintes imposées par la structure sociale. Comme s’il s’agissait de remettre le désir, la libido, la pulsion de vie au cœur d’une société déprimée.»

Miroir d’un âge, donc. Mais aussi, miroir d’une génération, et de son époque. «Ce sont des films dans lesquels les médias et les écrans sont très présents», remarque pour sa part Alain Boillat, professeur d’histoire et d’esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne. «Des écrans qui renvoient à une forme de surveillance généralisée, mais aussi à la représentation permanente de soi. L’omniprésence de ces dispositifs rappelle le quotidien des digital natives, et ce que le psychiatre Serge Tisseron avait appelé, dans un livre, «l’intimité surexposée.»

«Dans ces sociétés dystopiques, les héros subissent les choix et les erreurs des générations qui les ont précédés», analyse Marc Atallah. «Or, toutes les dystopies sont des utopies qui ont mal tourné. Par exemple, la société de consommation, que nous ressentons comme aliénante aujourd’hui, est en fait le produit des utopies d’hier.»

Enfin, s’il ne se laisse pas expliquer simplement, le succès de ces fictions dites «pour jeunes adultes» révèle sans doute quelque chose de la société d’aujourd’hui. A commencer par le fait qu’elles visent une tranche d’âge toujours plus étendue, à savoir les 12 à 25 ans. Comme si, entre 12 et 25 ans, les aspirations, les doutes et les fantasmes étaient à présent les mêmes. «Dans les années 50, les héros des fictions pour adolescents, comme Batman ou Spiderman, étaient des adultes», note Laurent Perron. «Là, les héros de ces films sont des adolescents. Peut-être cela reflète-t-il une société où l’adolescence occupe non seulement un temps plus long, mais prend aussi une importance plus grande…»

Quoi qu’il en soit, Marc Atallah, lui, semble plutôt s’en réjouir. «La dystopie, en général, est porteuse d’un message politique fort, puisqu’elle repose sur une critique de la société actuelle. Historiquement, cette forme de fiction s’adressait aux adultes – je pense au Meilleur des Mondes , à 1984 , ou à Fahrenheit 451 , par exemple. Or, aujourd’hui, il est intéressant de voir que la littérature et les films pour adultes sont très peu subversifs. Tandis que ceux qui s’adressent aux jeunes, et qui les intéressent en masse, sont en fait porteurs de critiques très fortes à l’égard de la société

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Anne Edan, psychiatre

«Les jeunes rêveraient d’évoluer dans une société beaucoup plus normée que la nôtre»