Genre: Récit

Qui ? Alexandre Friederich
Titre: EasyJet
Chez qui ? Allia, 87 p.

 

Alexandre Friederich a pris son premier avion à l’âge de 7 ans et depuis lors, il n’a jamais arrêté. Il sait donc de quoi il parle quand il dit: «De 1972 à 1990, l’aviation n’a pas tellement changé.» Et après? «Il y a eu un décrochage, le paradigme a bougé: plus de monde, plus de vitesse, moins de liberté.» Plus de possibilités, aussi: faire un aller-retour sur Barcelone pour une soirée, ou s’ébahir devant des prix pulvérisés: «Fantastique, 29 euros 90! C’est où, Dortmund?» Avant que le 11 septembre 2001 ne vienne chambouler le protocole du voyage aérien, EasyJet s’en était déjà chargée.

 

Philosophe, auteur de fiction, de théâtre et de récits, Alexandre Friederich vit entre Genève (siège principal de sa société «Affichage Vert – Réseau suisse d’affichage culturel», où il nous reçoit), Fribourg (où, «pour ne plus être patron», il est redevenu «ouvrier colleur») et le reste de la planète. «Je suis un voyageur fréquent», acquiesce-t-il. Mais jusqu’ici, lorsque ses déplacements s’inscrivaient dans son écriture, «c’était plutôt de l’ordre de l’effort, à vélo ou à pied». Exemple: Ogrorog, paru en 2011, lauréat du Prix Michel-Dentan, récit d’une errance rectiligne, à vélo, entre un point A et un point B, avec l’idée de «voir s’il y a encore de l’espace non administré à l’extérieur des villes, dans la forêt».

Cette fois, on vole. «Je consomme, comme tout le monde, beaucoup de billets courte distance. Toujours EasyJet. Je dois même être passé dans une sorte de hit-parade de la compagnie.» Tu m’étonnes. Pour observer la mutation de l’aviation et, par conséquent, du monde parcouru et de l’humanité qui le parcourt, l’auteur a pris l’avion dix-sept fois en vingt jours. Méthode: «Ecrire pendant les vols, sur une tablette.» Commencer au premier décollage, terminer au dernier atterrissage.

Le résultat s’appelle EasyJet, comme il se doit. «Ce n’est pas vraiment un essai: il n’y a pas de construction, pas de thèse. C’est une compilation d’anecdotes, de choses vues et entendues. Avec quelques éléments objectifs – l’histoire, les règles, la personnalité du fondateur – et une partie plus spéculative.» Citons. Histoire, page 39: «EasyJet élabore cette stratégie à partir d’une analyse de la société anglaise, et plus précisément de sa classe ouvrière.» Règles, page 8: «Le low cost produit un homme nouveau, un homme naïf, égaré et soumis.» Personnalité, page 14: «Donner aux clients le maximum pour un minimum d’argent, c’est le moyen que j’ai trouvé pour que les gens m’aiment», déclare Stelios.» (Stelios, c’est Haji-Ioannou, fondateur de la compagnie.) Spéculation, page 28: «Toute transformation de l’homme obtenue sans l’exercice de la violence est fascinante.»

D’où vient ce projet? «Deux scènes m’ont frappé pendant un voyage. Elles sont décrites au début du livre.» La première: deux hommes devant les lavabos des toilettes, à l’aéroport de Genève. «Une certaine chorégraphie apparaît, un conditionnement dans l’espace, qui produit un mouvement synchrone, comme celui des danseuses aquatiques.» La seconde relève d’«une forme de désorientation». A l’embarquement, l’écrivain observe des touristes américaines. Ses oreilles traînent. Phrases volées: «On m’a dit que les Suisses parlaient le serbe»…

Phénomène récurrent dans le travail de Friederich: il pose une contrainte, un concept, un dispositif bien carré. A l’intérieur du cadre, il flâne. Correspondances: une idée en béton et une jungle d’improvisation, c’est aussi la méthode d’EasyJet, qui avance en naviguant entre le bricolage et le masterplan… «Je n’ai jamais d’éditeur à l’avance. Ce qui fait que je fais ce que je veux. Un grand nombre des livres que j’écris passe au tiroir. Quatre sur cinq, peut-être.» Cette fois, le manuscrit trouve preneur à Paris, chez Allia. C’est une promotion.

Alexandre Friederich aime-t-il EasyJet? Déteste-t-il? Quelques jours avant cet entretien, on assiste à une rencontre publique, dans les locaux de la Librairie du Boulevard à Genève. La salle apostrophe l’auteur: «Vous êtes là avec un grand sourire… Je suis mal à l’aise», lance une dame. On attend une dénonciation, une charge. Il y en a (page 15: le low cost «invente une nouvelle technique de conditionnement du passager – comme on parle de conditionnement du poulet»), mais pas que. «Un journaliste français m’a appelé: «C’est formidable, vous tapez sur cette compagnie… Qu’est-ce que vous avez à dire?»

Alexandre Friederich admire-t-il EasyJet? «Il y a un côté jusqu’au-boutiste chez le fondateur, je trouve ça audacieux. En même temps, je suis effrayé quand je vois que ce type de pratique ne se limite pas à l’aviation. C’est un phénomène de pompe à aspiration: à partir du modèle, il n’y a aucune raison de ne pas le décliner de la même manière dans tous les moments de la vie quotidienne. Quand tu quittes l’avion, le monde EasyJet n’est pas fini: location d’EasyCars, ­EasyHotels, conseils pour le resto et les spectacles… T’es tenu par la main. C’est une sorte de modélisme social. Au fond, il se dégage une certaine tristesse de tout ça.»

Paradoxe, en effet. Page 62: «EasyJet est confrontée à un passage aux limites: la destruction, du fait de l’exercice de son activité, du principe même qui fonde cette activité.» Trop de voyages tue le voyage. «Mes autres livres sont dans le déplacement en solitaire. Ici, on ne parle plus de voyage, on parle de trajet. Ce serait rédhibitoire de considérer qu’on est encore dans le voyage: ça a été dissous. Il serait faux, d’autre part, de croire que la majorité des passagers voyage pour le loisir. Sur la ligne Thessalonique-Dortmund, il n’y a personne qui va faire du loisir. Sur Budapest-Genève, il y a des prostituées, des hommes d’affaires: du travail.» La pendularité par les airs, reflet des crises et de la tectonique des plaques économique.

EasyJet. Et après? «D’un côté, une continuation de l’expérience d’Ogrorog: me poser au sommet de l’Obersimmental, seul, ne plus bouger pendant 20 jours. Il ne se passe absolument rien. Il y a quelque chose de l’ascèse.» Une retraite monastique «qui n’a rien à voir avec la foi»: c’est lié, plutôt, «à l’anarchisme et cetera». Objectif en termes d’écriture? «Raconter ce qu’on sait de soi, et ce qu’on essaie de savoir de soi, en n’utilisant que des éléments objectifs: en l’occurrence, l’attitude d’Achille pendant la guerre de Troie et le comportement d’une espèce particulière de crabe. J’articule ces moments pour construire une narration.»

Autre chantier: «Un essai sur la dissolution du corps et de l’intériorité, la production industrielle des citoyens, la révolution informatique et la sortie de la démocratie: comment contrer ça. Je ne suis pas très optimiste. L’intériorité est liée à la capacité de se penser à travers une langue qui permet de se construire. On est de plus en plus construit de l’extérieur.» Entre ces deux pôles, «une partie plus spirituelle – mais attention, pas l’âme, l’esprit – et une en lien avec ce qu’on est en train de devenir à travers la technologie», Alexandre Friederich trace aussi «une troisième voie, médiane»: un roman se déroulant en Suisse, mais écrit «sur le ton de la littérature américaine, très matériel, dégagé, comme du Salinger optimiste ou comme Le Lauréat». Oui, car «une fois sorti de la tradition avec Claude Simon ou Elfriede Jelinek, on ne peut plus changer grand-chose. Autant faire un truc sympa.»

Il y a, enfin, le journal personnel, depuis l’adolescence, ininterrompu. Celui qui alimentait le livre 45-12, retour à Aravaca (2013) et qui se lit aujourd’hui sur son blog*: «Mon outil principal, celui que je valorise le plus. A tout choisir, je préfère qu’on m’enlève le livre plutôt que cet instrument. C’est une entreprise de recherche, c’est réfléchir dans l’écriture, ce sont des questions que je me pose et auxquelles j’essaie de répondre, c’est une exploration. Comme dans la recherche scientifique, la plupart du temps on ne sait pas à l’avance ce qu’on cherche. Avec le livre, on est dans la mécanique de l’objet, l’horlogerie. Là, c’est le flux.»

* journaldinconsistance.blogspot.ch