Passé le seuil de l'an neuf, nous nous sommes plongés dans cet océan de romans dits à l'eau de rose, dont les Editions Harlequin sont devenues le leader mondial et le serviteur quasi monopolistique de ses deux maîtres: l'amour, toujours… et l'argent, beaucoup. Les intellectuels fustigent cette littérature à leurs yeux dégradante parce qu'elle continue à jeter, dans les bras musclés d'hommes virils et mûrs, des femmes-enfants irresponsables et subalternes. Des millions de femmes, à la hauteur de tirages astronomiques.

Pourtant, le genre rose n'est pas figé. Il a évolué avec le temps et les mœurs. Aussi n'est-il pas rare d'y voir le travail des femmes aujourd'hui légitimé, des executive women adultères ou qui divorcent, frayant avec l'homosexualité féminine ou masculine. Ce dans de nouvelles collections qui bousculent le système des séries répétitives vendues par correspondance.

Mais cela n'a pas suffi à faire douter celles et ceux qui n'en ont jamais lu et y voient toujours les similitudes parcourant cette littérature prétendue sexiste, ces «structures symboliques fondamentales qui continueront à hanter l'humanité bien au-delà de 2004», comme l'écrit par un hasard éditorial notre chroniqueuse Silvia Ricci Lempen (page 34). Les millions de lectrices fidèles d'Harlequin n'en ont cure et voient au contraire les différences dans les détails piquants de ces histoires d'amour qui finissent bien, en général.

On aurait tort de se moquer du phénomène, aujourd'hui étudié aussi bien par la recherche scientifique que par les études de marché. Car du Bahrein aux îles Fidji, du Mali à la Mongolie et des Etats-Unis à Trinité-et-Tobago, les statistiques montrent que le public cible globalisé d'Harlequin fonctionne absolument partout de la même manière. Ces lectrices-là ne supportent pas le second degré. Seules comptent la sincérité d'écriture, et l'émotion immédiate qu'elle procure, en deux petites heures de consommation. Après un acte d'achat déclenché comme un antidote impeccablement calibré pour esquiver les déceptions de la «vraie» vie, la vie sentimentale.

Mais n'est-ce pas là le propre de tout produit de l'industrie culturelle, divertissant par essence, qui n'a pas d'autre choix que de viser, par le rire ou par les larmes, le public qu'on appelle «grand»? Un public souvent exclu des autres activités artistiques, celles revendiquées comme plus exigeantes mais aussi à but moins purement lucratif.