jazz

Les ébats d’âme de James Moody

Le saxophoniste au long cours se pose en mémoire vive du jazz

Comment en douter? Un label peut être un facteur déterminant de la vitalité artistique d’un musicien, en tout cas autant que ses options esthétiques ou le choix de ses partenaires. Dire que Jimmy Smith a vécu un miracle à répétition du temps de son partenariat avec Blue Note, c’est à peine énoncer un jugement de valeur: il y a là convergence évidente d’horizons esthétiques, cristallisation immédiate d’élans créatifs qui ne trouveront nulle part ailleurs les conditions, appelons-les climatiques, favorables à leur plein épanouissement. On est ici dans un cas similaire.

Signé ces dernières années par ­Telarc puis Warner, James Moody y (aban) donne quelques albums simplement écoutables. Dirigé vers la nettement plus modeste écurie IPO, il accouche coup sur coup d’une séance avec Hank Jones (Our Delight) puis avec Kenny Barron (le présent Moody 4 A), qui refont de lui, à plus de 80 ans, un saxophoniste dont il n’est pas envisageable de se passer. Essayez pour voir. Chez qui d’autre trouver, à fleur de notes et du fin fond du cœur, cette précipitation lasse, cette élasticité flegmatiquement suggérée et nerveusement contrôlée? En l’espèce, un véritable jeu de l’amour et du hasard sur le tempo, tyranniquement maintenu en profondeur, subtilement décalé en surface. C’est Lester Young (celui du début, du milieu et de la fin) travesti en Dexter Gordon (même remarque), avec un humour sous-jacent auquel il arrive de tout submerger dans une explosion vocale de loufoquerie à peu près sans équivalent dans la truculente histoire du scat.

Mais les cordes vocales du bougre sont ici au repos, tout comme il a choisi de laisser dans leur étui l’alto de ses débuts et la flûte, dont il reste l’un des plus convaincants adeptes en jazz. Concentré sur le seul ténor, le voilà qui livre une sorte de testament compromettant pour tous ceux qui en ont fait, des décennies durant, l’interchangeable accessoiriste de pas mal de vedettes auréolées de l’histoire du jazz. Sa prodigieuse oreille s’est à leur contact complexifiée, au point d’avoir, depuis longtemps et avec quiconque veut bien l’inviter, un commentaire pertinent à glisser dans la conversation. Au-delà de la fragilité, sur le plan de la sonorité surtout, induite par l’âge, il a l’intarissable faconde non du donneur de leçons, mais du témoin émerveillé d’une histoire dont il cherche à raviver le souvenir à chacun de ses solos.

Moment de grâce entre tous, «East of the Sun», en duo ciselé avec Kenny Barron qui congédie sur ce seul titre l’excellente paire rythmique Todd Coolman-Lewis Nash, rougeoie de toutes ses rutilances galvaudées et retrouvées. Galvaudées au fil d’une existence de standard qui l’a progressivement dépoétisé et retrouvées dans cette version où le souffle est roi. Un souffle qui fait s’envoler scories et fioritures pour dégager la chair vive du thème, laisser resplendir cette ligne pure qu’un jour la voix de Frank Sinatra a su caresser pour l’éternité.

Raviver, à travers l’opacité du temps, ce frisson fondateur suppose sans doute une inspiration sans diversion, mais plus sûrement encore une élévation spirituelle qui met entre ce mathusalémique pensionnaire d’EMS et les rutilants produits de laboratoire lancés sur le marché du jazz branché une distance infinie. On peut vivre sans Moody, insinuent les imbéciles? Peut-être, mais ça reste à prouver, et ceux qui ont essayé ne sont pas franchement beaux à voir.

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