Marco Müller, directeur du Festival de Locarno, impressionne les spectateurs chaque année avec un don qui n'est pas précisément dans son mandat: celui de traducteur. Français, anglais, italien, allemand, espagnol, mais aussi russe, japonais, mandarin ou cantonais: un feu d'artifice face auquel on repousse la question: «Bon dieu, quand Locarno aura-t-il les moyens de payer un traducteur?» Car Marco Müller a tout intérêt à préserver cet atout de séduction pointé sur le public.

Mais ce plurilinguisme provoque parfois de bien étranges situations. Telle la cérémonie de clôture, samedi: devant la Piazza Grande, Marco Müller, traduisant en italien les remerciements des vainqueurs, en venait à se congratuler lui-même. «Je remercie le festival et Marco Müller», s'émouvait, par exemple, l'actrice Véra Briole. Et Müller: «Grazie al festival e al Marco.»

Cette schizophrénie a touché cette année chaque couche du festival, témoignant que lorsqu'on parle Locarno, on dit Marco Müller. Le directeur se battait depuis des années pour créer, avec la rétrospective, un festival à l'intérieur du festival. Le cycle «Joe Dante et les cormaniens» y est enfin parvenu (lire Le Temps du 14 août). Grâce à ce coup de force qui aura fait grincer les indivisibles tiers-mondistes, antiaméricains primaires et monomaniaques du réalisme à tout prix, le festival a atteint une perfection inédite. Et on peut dire que Locarno, par le passé, ne fut jamais aussi casse-pieds que lorsqu'il ne présentait pas, en rétrospective, un vrai contrepoint à la question du réalisme qui fait gamberger toutes les autres sections.

Qu'un festival prêche pour plusieurs paroisses a de quoi agacer les festivaliers qui ont fait de leur cinéphilie un intégrisme. Lors d'une rencontre récente, le cinéaste-peintre-romancier-poète-comique Takeshi Kitano nous confiait avoir été soulagé de ne pas obtenir la Palme d'or à Cannes: «Je suis sûr qu'il y aurait eu beaucoup moins de monde pour m'accueillir à l'aéroport de Tokyo.» Les Japonais n'aiment pas les touche-à-tout: ils trouvent leur réussite arrogante. Ils ne sont pas les seuls à estimer louche tout désir de pluralité. Le discours des autres les frustre du leur, tout comme la langue des autres. Ou même la cinématographie des autres: découvrant la bonne santé d'un cinéma français primé dans sa diversité, un journaliste alémanique s'insurgeait. «Pourquoi avez-vous choisi autant de Français?» Le président du jury, l'Américain Paul Bartel, lui a répondu: «Dois-je vous rappeler, cher Monsieur, que nous ne jugions pas des pays?»

Parce que nous aimons tout ce que d'autres détestent, parce que nous trouverons toujours une schizophrénie plus humaine et passionnante que des doctes monolithiques et méprisants, nous avons adoré Locarno 99 comme aucune autre édition avant elle.

T. J.