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Christian Vellas et Clémentine, la belle du Bourg-de-Four.
© Nicolas Righetti / Lundi 13

Récit

Echappées belles dans une Genève inhabituelle

Ancien journaliste, Christian Vellas est féru d'histoires petites et grandes. Il dévoile dans ses guides insolites que les lecteurs s'arrachent une ville qu'on connaît peu. Suivons l'érudit

Ce regard bleu du ciel, pétillant, en rappelle un autre. Réfléchir et se dire tout à coup: «Mais oui bien sûr: Jean d’Ormesson!» Une autre similitude avec l’académicien français décédé en 2017 est ce phrasé précieux, le mot choisi, pesé. Et encore ceci: un certain penchant pour la gaudriole. Christian Vellas donne ainsi rendez-vous place du Bourg-de-Four, en vieille ville, devant Clémentine, demoiselle tout aussi gracile que dénudée, qu’Heinz Schwarz sculpta en 1974. Puis il invite à se rendre tout à côté, anciennement le quartier des lupanars. On y arpentait le cul-de-sac du Vieux-Bordel, la rue Chausse-Con rebaptisée plus chastement Chausse-Coq en référence aux gentilshommes un brin libertins et bien chaussés qui montaient voir les dames.

Christian Vellas prend visiblement plaisir à marcher là et promet qu’on y repassera. Car la lumière matinale est douce et puisqu’il faut faire une photo, autant que ce soit maintenant avec Clémentine. Il l’aime bien. Au point qu’elle apparaît en couverture de la première édition de son ouvrage Genève insolite et secrète, paru en 2010. Une deuxième est sortie en 2013, enrichie. Christian Vellas vient de publier le troisième opus*, fruit de nouvelles recherches autant dans les bibliothèques qu’aux Archives de la ville et dans la rue.

Un bouquet de fleurs comme hommage

«Les gens ne lèvent plus la tête, dommage il y a tant à voir.» Dont le visage un peu las et mélancolique de Clémentine. Elle apparaît à la page 49 de cette dernière publication. Parée d’un texte qui dévoile un pan de son histoire. «En fait, elle n’est jamais tout à fait nue car elle supporte à longueur d’années des revendications et des dénonciations, à son long corps défendant elle doit plaider toutes les causes», indique Christian. Clémentine fut longtemps la compagne des moineaux et des pigeons. Mais le 24 février 1981, une certaine Geneviève Piret, femme à la belle âme, glissa un bouquet de fleurs entre le bras et le sein gauches de Clémentine, en hommage à Yoyo, prostituée du quartier tout juste enterrée. Yoyo voulait changer de vie mais la belle société ne lui accorda point cette chance. Elle se suicida. Le geste de Geneviève Piret fut répété et se répète encore pour d’autres causes, d’autres indignations.

De la concupiscence au sordide

A petits pas coquins, Christian nous guide à nouveau rue Chausse-Coq mais on ne s’attarde pas et on file jusqu’au 9, rue Tabazan, l’adresse supposée du dernier bourreau de Genève. Passage de la concupiscence au sordide via un raccourci de l’histoire. François Tabazan (1534-1624), virtuose de la hache, trancha 14 têtes de Savoyards au lendemain de l’Escalade de 1602. Homme qui jeta l’opprobre sur Genève. «Comment expliquer autrement qu’en début de rue une plaque indique que ses origines sont gessiennes et qu’en fin une autre l’envoie naître à Chilly en Haute-Savoie? En tout cas on ne veut surtout pas qu’il soit Genevois», commente notre promeneur.

Voilà précisément ce qui passionne Christian Vellas, ces empreintes du passé posées sur la ville, quasi transparentes aux yeux de l’affairé, du pressé, du quidam local, flagrantes pour le curieux, l’inquisiteur, le flâneur. «Les étrangers connaissent beaucoup mieux Genève que les Genevois, regrette Christian. Au fond, j’écris tous ces livres pour mes petits-enfants, afin qu’ils découvrent réellement leur ville.» Bouquins à succès, dans les 7000 ventes à chaque fois, toujours traduits en anglais (Secret Geneva, disponible à New York, Tokyo, Londres, Dubaï, Moscou ou Pékin).

Pour l’amour d’Etiennette

Christian Vellas, Nîmois de naissance, tombé raide amoureux sur la rade de Toulon (une jeune Genevoise nommée Etiennette), est devenu Suisse par passion et journaliste par vocation. «J’aime écrire et je suis curieux, c’est le travail qu’il me fallait», résume-t-il. Stagiaire en 1966 à la Tribune de Genève puis trente années comme chef d’édition pour ce même journal. Et une admiration sans fin pour les correcteurs «qui sont des grammaires vivantes». En parlant de correction, il peste dans l’Ancien Arsenal contre ce trait d’union au mot Moyen Age figurant sous la fresque «Le Comté du Genevois et les Foires de la Ville». «Il n’y a pas de trait d’union à Moyen Age», insiste-t-il. Sur le sol pavé de galets, il pointe l’un des cinq canons de garde où figure en relief une tête de singe. Les quatre autres restitués par le musée militaire de Vienne en 1923 sont ornés d’un loup, d’un lion et d’un dogue qui symbolisent la force et la vigilance. Pourquoi donc un singe? Pourquoi un dauphin sur le cinquième canon? Christian Vellas promet d’enquêter. Il ne se définit pas comme historien, préfère «enquêteur».

Six mois d’enquête

Et c’est à cet instant qu’il évoque, enjoué, un scoop, «une investigation de six mois». Il fait volte-face, montre l’Hôtel de Ville. Nous n’irons pas voir les fossiles vieux de 150 millions d’années figés dans le dallage de la cour que foulent en toute ignorance aussi bien la basket du touriste nippon que le richelieu d’un conseiller d’Etat. Nous n’irons pas non plus à l’assaut de la rampe pour cavaliers «que deux personnes à cheval peuvent monter côte à côte jusqu’au sommet de l’édifice, sans mettre pied à terre, ce qui est fort commode pour les goutteux», relate dans l’ouvrage (p. 83) un témoin de l’époque. Nous regardons une plaque en bronze sur le mur de l’Hôtel de Ville.

Christian Vellas raconte: «Il y avait jadis là une inscription latine qui fit scandale car apposée en 1558 en mémoire de l’abolition de la religion catholique, elle appelait le pape «l’antéchrist». Quand Genève allait entrer, en 1814, dans la Confédération qui comprenait des cantons catholiques, une telle inscription ne pouvait demeurer au fronton d’un bâtiment officiel. Elle fut remplacée par l’actuelle en bronze portant le nom des 22 citoyens ayant formé le gouvernement provisoire.» Dès lors, une question se pose: où se trouve désormais la plaque aux propos diffamants? Christian Vellas a cherché, consulté des ouvrages, interrogé des experts et trouvé.

Une écrevisse et une saucisse

Nous entrons dans la cathédrale Saint-Pierre. Mais Christian ne saurait d’emblée partager sa trouvaille. Nous piaffons tandis qu’il s’esclaffe: «Venez voir cela, c’est tellement étonnant!» Il montre les stalles des chanoines, les soulèvent et que voit-on? Des sculptures représentant une écrevisse, un chien dévorant une saucisse, un homme déféquant, une grenouille, un chat guettant une souris, etc. Explication: sous le séant des religieux, nulle évocation sacrée ne pouvait apparaître. Cet espace de liberté a donc été utilisé avec jubilation par les compagnons ébénistes du Moyen Age: diables, attitudes lubriques, scènes de luxure… Nombre de ces miséricordes (autre nom de ces sculptures) ont cependant disparu ou ont été mutilées par la Réforme qui a fait le ménage. Christian Vellas s’assoit sur un banc, tout près de la chaise de Calvin. Il tourne la tête et désigne sur le mur une plaque d’airain aux inscriptions latines qui dit-il, «n’intéresse pas grand monde.» «C’est elle, elle est là», lâche-t-il, laconique.

Chiffres mystérieux

Rue du Perron, lever la tête à nouveau. Une armature rouillée est scellée dans une façade, dernier vestige du système d’éclairage à pois appelé «pot à feu» utilisé à Genève pendant trois siècles. Rue du Perron encore, baisser la tête. Des chiffres gravés dans le granit des marches: 50, 13, 3, 14, 18, 14, 51. Historiens, archéologues, services du cadastre ignorent le pourquoi de cette série. Un expert cantonal de la mensuration officielle a fourni une explication: ces chiffres répartissaient les places attribuées aux maraîchers tenant étal sur les marchés. Ces bordures ont sans doute été récupérées pour faire des marches d’escalier.

Christian Vellas recense dans son ouvrage près de 200 petits trésors de cet acabit, en ville, dans sa périphérie, en campagne aussi. Rue du Jura, près de la gare, une soucoupe volante imaginée par Pascal Haüsermann en 1973: la permanence médicale de Cornavin. C’est à lire (p. 180) puis à découvrir. Une assistante, fort aimable, vous ouvre la porte de l’engin spatial voué à la physiothérapie. Rue de Coutance, dans le quartier Saint-Gervais, on découvre que Genève possède aussi des traboules, ces étroits passages et escaliers dans les immeubles qui lient une rue à l’autre. Si elles permettaient aux canuts lyonnais (ouvriers de la soie) de transporter le textile, elles facilitaient les livraisons des artisans horlogers genevois. Elles sont désormais privées et les codes d’accès aux immeubles bloquent les portes. Comment les voir? Poussez la porte du tea-room au 14, rue de Coutance. La gérante vous guidera vers une cour intérieure. Il y a des tables, commandez une boisson et puis levez la tête.

La chambre 122

Rendons-nous pour finir à l’Hôtel Cornavin, dont le prestige est planétaire depuis qu’Hergé y a fait séjourner les héros de Tintin dans L’affaire Tournesol. La chambre 122 aurait été occupée par le professeur lui-même. Mais elle n’existait pas. Devant l’insistance de la clientèle, la 122 fut rajoutée lors de la rénovation de l’établissement en 1998. Christian Vellas est sans doute particulièrement sensible à cette histoire. Jeune reporter, il fut envoyé en juillet 1969 à Cap Canaveral et put visiter la fusée Apollo 11 dont l’objectif était la Lune.


Christian Vellas, «Genève insolite et secrète», Editions Jonglez, 240 pages

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