Un hors-série de Philosophie Magazine tente de vulgariser la relation complexe qu’entretient l’homme avec ce qui l’entoure et qui l’inclut.

«Avec le XXe siècle surgit une rupture paradoxale: l’Univers n’a jamais été aussi grand et le cosmos si petit. Les astrophysiciens, pour lesquels l’Univers est indifférent à l’existence humaine, considèrent aujourd’hui qu’il pourrait être un simple confetti au sein d’un gigantesque archipel, le multivers. Les philosophes, qui préfèrent la notion de cosmos, où l’homme est intégré, pointent du doigt une incertitude sur la place qui est la nôtre dans cet ordre cosmique. Une acosmie, un «No Cosmos» en somme. C’est grave docteur?» La question, pas banale, est posée par Sven Ortoli, le rédacteur en chef de Philosophie Magazine, qui vient de sortir un hors-série très fortifiant (N° 9, février-mars 2011), justement consacré au «Cosmos des philosophes».

Vaste programme… Mais que l’on se rassure. Avec un art consommé de la vulgarisation, cet ovni éditorial dresse l’état des lieux de la cosmologie d’aujourd’hui via des entretiens avec le physicien français Etienne Klein, son collègue britannique (aussi mathématicien) Roger Penrose, le philosophe Eugène Hargrove et, en prime, un dialogue dit «ébouriffant» entre l’académicien Jean d’Ormesson et le cosmologiste Michel Cassé. Le tout est escorté d’un satellite détachable, «Le Ciel des philosophes», qui offre une constellation de textes de grands penseurs sur 28 pages, un florilège sur la nature du monde, en quelque sorte, telle qu’elle a été conceptualisée des présocratiques à Hannah Arendt.

C’est avec le philosophe et épistémologue Michel Serres que s’ouvre cette belle somme de stimuli qui vont contre une idée reçue: non, l’époque n’est plus aux grands systèmes, ce sont les sciences qui sont en train de produire une vision du monde complète et cohérente, un nouveau «grand récit» dont nous sommes, au fond, les observateurs réalistes, mais bien naïfs: «L’idée du relatif, l’idée qu’on construit le réel, pourquoi pas? Mais on ne le construit pas en tant que réel, on le construit en tant que modèle pour comprendre le réel; et le réel fuit devant nous.» Vous suivez? Sinon, le lecteur ferait mieux de commencer par la boîte à outils que propose Azar Khalatbari, docteure en sciences et journaliste scientifique à Sciences et Avenir, qui fournit aimablement l’essentiel des concepts permettant d’aller un peu plus loin dans le décodage des réflexions de ce magazine.

Car elles volent assez haut tout de même, ces réflexions. Prenez le mur de Planck. Au-delà duquel, expliquent les encyclopédies, on désigne la période de l’histoire de l’Univers au cours de laquelle les quatre interactions fondamentales (électromagnétisme, interaction faible, interaction forte et gravitation) s’appliquaient en même temps, ce qui empêche de la décrire à l’aide de la relativité générale ou de la physique quantique, puisque ces théories sont incomplètes et ne sont valables que quand la gravitation et les effets quantiques peuvent être étudiés séparément. Eh bien, c’est exactement l’objet sur lequel Philosophie Magazine s’est entretenu avec Etienne Klein, pour tenter de percer un peu le mystère des origines en jouant du paradoxe: «Ce qui a préexisté à notre Univers n’est jamais rien.» Jamais rien. Car «il y a toujours eu de l’être» et l’«on ne peut expliquer l’origine d’une entité physique donnée qu’en en mobilisant d’autres». Logique, non?

Ce mystère des origines, on s’en approchera aussi juste un petit brin en allant revisiter le monolithe noir du splendide 2001: l’Odyssée de l’espace, le film-culte (1968) de Stanley Kubrick destiné à ceux qui veulent transcender leur condition. En s’initiant à la métaphysique du Big Bang? C’est aussi possible avec les propos recueillis auprès de l’historien et philosophe italien Aldo Schiavone, dont l’incorrigible dada est de «tirer les conséquences métaphysiques des grandes découvertes scientifiques». Largement de quoi inspirer les quatre savants qui s’intéressent, dans cette livraison décidément riche, à la place de l’homme dans le cosmos, récits imaginaires compris.

Mais entre «la tête dans les étoiles» et le «terre à terre», faut-il, doit-on, peut-on choisir? Poser la question, c’est déjà y répondre, par la négative. Et postuler une pluralité des univers. A l’image, par exemple, du jeune Anakin Skywalker, prétend la philosophe française Cécilia Bognon-Küss, cet «élu dont la prophétie Jedi annonce qu’il apportera l’équilibre à la Force, ce mystérieux champ énergétique qui organise la Galaxie» dans la saga Star Wars. C’est une métaphore, bien sûr, d’une totalité inclue dans d’autres totalités – pour faire simple – faisant écho à la thèse du philosophe Elie During: «Je n’existe jamais entier, d’une pièce, à un moment donné de mon existence. Je suis littéralement distribué ou, mieux, dispersé dans l’espace-temps.» D’ailleurs, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, si l’on ose dire, puisqu’ Emmanuel Kant, dans sa Critique de la raison pure (1781), croyait déjà fermement à cette pluralité des mondes que traverse la revue Philosophie Magazine en nous offrant – on l’aura compris – une bonne dose de vitamines cérébrales.