C'était hier matin, au gymnase Auguste-Piccard, à Lausanne, à deux pas du lac (tiens, Lac, un titre de Jean Echenoz): le romancier est face à une quarantaine de gymnasiens, 40 élus parmi les quelque 200 qui ont décortiqué Cherokee comme ils ont analysé Madame Bovary et Crime et châtiment, pour la matu toute proche.

Mais cette fois, l'auteur est là, face à eux, bien vivant, un peu intimidé mais tout disposé à répondre à leurs demandes. Ils ont de la chance: Jean Echenoz est un auteur aimable mais secret. C'est un auteur connu - Les Grandes Blondes lui ont valu le Goncourt - mais pour eux, il est cette figure énigmatique: celui qui a écrit les lignes sur lesquelles ils ont travaillé, qu'ils retrouveront peut-être à l'examen. Lui s'est laissé tenter par l'expérience, tout effaré à l'idée que 200 adolescents se sont penchés sur ce roman de jeunesse alors «qu'aucun d'entre eux n'était né» quand il l'a écrit, au début des années 1980.

Cherokee, c'est à la fois la découverte d'un langage contemporain, d'une prose raffinée et légère. C'est le western et le polar revisités avec art. Un régal pour la plupart d'entre eux après les aspérités de Flaubert ou de Stendhal. Leurs questions sont prêtes à fuser. Louis-Philippe Ruffy, qui enregistre l'échange pour la RSR, prépare le terrain, mais bien vite les élèves se lancent. Ce qui les intéresse? Des questions sérieuses: «Comment se structure le processus d'écriture? demande Joaquim. Est-ce qu'au départ il y a un plan, ou l'improvisation vient-elle toute seule?» Echenoz raconte avec sérieux: les fiches, la façon dont l'histoire prolifère, ce qu'il y a de miraculeux mais aussi d'organisé, de contrôlé et aussi d'inexplicable. «Je ne vais pas faire un cours», dit-il, gêné. Ils rigolent.

L'une veut démêler les rapports entre réel et fiction: prend-il ses modèles dans la vie? Echenoz se souvient d'avoir mis son garagiste dans Cherokee. Il insiste: ce qui compte, c'est la construction, le rythme. Les détails, il les a un peu oubliés. «Pourquoi avoir choisi la forme du roman policier?» Pour la Série noire, parce que c'est un genre mineur, ignoble, avec lequel il est possible de jouer. En souvenir de Faulkner et de Dostoïevski qui s'en sont aussi inspirés. Céline demande pourquoi tel lieu. «Parce que j'aime bien les endroits moches, qui peuvent être des moteurs d'action.»

Il est question de temps des verbes, du rapport affectueux aux objets. L'auteur lit un passage, la sonnerie de la récréation l'interrompt. L'une se demande si Perec a eu de l'influence, l'autre, si le Nouveau Roman, un troisième, quelle est la philosophie de l'auteur. Mais il n'a pas la prétention d'en avoir une, se critique lui-même gentiment. Léa se demande quels arts l'influencent. Il est question de musique, de grammaire du cinéma, de peinture. Et l'architecture, ce pont qui traverse le roman? demande à la fin un bon lecteur. A la fin, les livres se tendent pour des autographes porte-bonheur, après une jolie leçon de rigueur formelle, de liberté et d'humour qui devrait servir à ces futurs bacheliers.

Entre les lignes, les 21 et 22 mai sur RSR Espace 2 à 11h et 22h.