Les festivités commencent par un ballet. De grands plumeaux laissent piteusement traîner leurs ailes molles. Soudain, les deux spécimens de droite entrent en transe. Ils se mettent à tourner sur eux-mêmes et le mouvement giratoire les transforme en porcs-épics hallucinés. Une voiture fait son entrée majestueuse. Tandis qu’elle traverse l’écran, les autres poilus se mettent en branle. Puis, lorsque le véhicule sort sur la gauche, les yétis tourneurs se calment et redeviennent des sapins flasques. L’espèce humaine est bannie de la première séquence d’Echo (Bergmal en v.o.). Ce sont les machines qui font le spectacle, dans l’une de leurs plus nobles activités, le car wash, et ce n’est pas plus mal. La scène témoigne de la déshumanisation progressive de la société contemporaine à travers l’exemple de l’Islande.

En 1995, Michael Heneke décryptait le processus de «glaciation émotionnelle» de l’Autriche à travers 71 Fragments d’une chronologie du hasard. Runar Runarsson, qui s’est imposé avec Sparrows, un film âpre consacré à l’adolescence, reprend le procédé du moraliste autrichien. Mais Echo n’obéit à aucun principe déterministe: le film additionne les pastilles disparates, comme les pièces d’un puzzle forcément incomplet, pour brosser dans le style pointilliste un saisissant portrait politique, économique et social de l’Islande.

Les 55 fragments d’un mois de décembre comme les autres ne mènent pas au fait divers ou à la bonne résolution, mais au diagnostic: hormis son climat rigoureux, l’Islande est une contrée comme les autres, dominée par le profit, le consumérisme, l’égoïsme et le sentiment de déréliction.

Lire aussi: «Nuits blanches dans la sombre Islande»

Gouffres amers

Les 55 plans fixes de Runar Runarsson varient les cadrages et les genres. Plan très large sur une troupe de secouristes marchant dans la neige, plan serré sur l’écran de télévision où la première ministre prononce son discours de Nouvel An sous les insultes des téléspectateurs. Il y a des tableaux muets (trois bouchers découpent des carcasses animales en dansant sur Jingle Bells…), des chapitres relevant du documentaire (on empile sur la plage le bois qui flambera à l’An neuf), du sujet d’actu (la police force l’enceinte d’une église pour embarquer deux réfugiés), du home movie (une mère montre à son enfant les oiseaux dehors, un chien se tapit terrifié sous le canapé quand crépitent les pétards de la Saint-Sylvestre)…

Des impromptus esquissent en trois minutes la possibilité d’une fiction: une gamine qui vient voir son père pour la première fois depuis le divorce de ses parents découvre que la fille de sa nouvelle femme est bien meilleure pianiste qu’elle; une femme se rend compte qu’elle attend le bus à côté de l’écolière qu’elle a mobbée des années durant.

L’humour est noir: on demande de sourire sur une photo prise au cimetière, trois marginaux pleins de bière jouent au Monopoly dans leur gourbi, l’achat d’un sapin de Noël tourne à la dispute conjugale. L’absurde a sa place avec des armadas de coureurs sur tapis roulants ou des bodybuildeuses en rang d’oignon.

Certaines spécificités islandaises sont évoquées avec un bibliothécaire refusant de manger de la baleine, mais Echo fait écho à la conjoncture morose du monde occidental, sous-tendue par la toute-puissance de l’économie (on brûle une maison pour la remplacer par des habitations préfabriquées, on jette des tonnes de nourriture invendue) et en proie à l’injustice sociale (un chantier s’arrête quand les ouvriers polonais sous-payés font grève).

Le dernier fragment de la chronologie de l’avent prend de la distance et se passe des figurants humains. Embarquée au large de la sombre Islande, la caméra contemple la mer éternelle brassant ses creux sombres au-dessus des gouffres amers, indifférente au no future qui se prépare sur terre.


Echo (Bergmal), de Runar Runarsson (Islande, 2019), 1h19.