A l’origine du mythe, il y a une nymphe bavarde appelée «Echo». L’histoire est racontée par Ovide dans Les Métamorphoses, long poème toujours savoureux, plus de deux mille ans après sa rédaction.

Jupiter, roi de l’Olympe, trompe sa femme Junon. Pendant qu’il batifole avec les nymphes, l’une d’elles, Echo, détourne l’attention de Junon par son babil incessant. La déesse s’aperçoit de la supercherie et la punit. Désormais, la divinité féminine secondaire sera condamnée à répéter les derniers mots qu’elle entend… Comme si cela ne suffisait pas, la malheureuse tombe amoureuse de Narcisse. Il est fasciné par son propre reflet, elle est contrainte de répéter ce qu’il lui dit… Lorsque Narcisse lui demande «N’y a-t-il pas ici quelqu’un?», «Si quelqu’un», répète la nymphe. «Réunissons-nous!» s’exclame Narcisse, et la nymphe de lui répondre «Unissons-nous!» (selon la belle traduction de Joseph Chamonard, publiée en livre de poche chez Flammarion).

Bergers amourachés

Devant l’échec de cette rencontre, la nymphe perd peu à peu toute beauté et se réfugie dans une grotte. «Il ne lui reste que la voix et les os», raconte Ovide. Son squelette prend «l’apparence de la roche», mais sa voix, elle, reste vivante. Nous continuons de l’entendre aujourd’hui, rappel lointain de son amour impossible.

Depuis, le phénomène acoustique auquel la nymphe a donné son nom est devenu emblématique de la poésie, à la fois dans la forme (les rimes), mais aussi du point de vue thématique. Chez Virgile, les résonances se multiplient entre le chant du poète et la nature. «Partout les bois font écho», écrit l’auteur des Bucoliques. Dans l’abondante littérature pastorale que son œuvre fondatrice inspirera, des bergers amourachés crieront, encore et encore, le nom de leur bien aimée dans les montagnes, les forêts, pour entendre leur propre voix leur répondre.

Plus qu’un perroquet

De siècle en siècle, l’écho de la nymphe Echo résonne dans la littérature. Le poème devient une manière de rendre immortel le réel en le répétant, comme chez les romantiques. Puis au XIXe et au XXe siècles, le leitmotiv prend parfois une connotation négative, devient signe d’une perte de repères qui peut conduire à la folie. (On trouvera un riche panorama de cette histoire dans l’essai de Véronique Gély-Ghedira La nostalgie du moi, écho dans la littérature européenne, paru aux PUF en 2000.)

Depuis, heureusement, la nymphe a été réhabilitée, notamment par le philosophe Derrida. Selon lui, Echo ne faisait pas que répéter ce qu’on lui disait, comme un perroquet: elle se l’appropriait et le réinterprétait. Car toute invention artistique, toute innovation de langage, est tributaire du passé et passe par la répétition. L’écho est réinvention.

La poète lausannoise Claire Genoux, prix de poésie Ramuz en 1999, est fascinée par le mythe, dont elle fait un symbole positif. «En écrivant, j’ai aussi l’impression de répondre à un appel», explique-t-elle sur la terrasse d’un café lausannois du quartier du Flon, dans les échos des conversations et une musique d’ambiance qui chante la ritournelle de l’amour impossible.

Echo à la vie

«L’écriture est une sorte d’écho à une présence, à une adresse qui vient du monde. Dans la vie non plus, je ne parle pas en premier. Je préfère écouter. Les poèmes que j’écris arrivent en écho à la vie.» Orpheline, son dernier recueil, paru chez Bernard Campiche éditeur, lui a été comme «dicté». «Je l’ai écrit à la suite du décès de ma maman. C’était une nécessité absolue. Je ne pouvais pas me taire.»

Plus troublant encore, la réalité devient parfois le reflet de l’écriture. Claire Genoux l’a découvert en terminant son roman, La Barrière des peaux, paru en 2014. «De manière inconsciente, avec ce texte, j’avais écrit l’histoire d’une femme qui avait perdu sa mère. Le lendemain du jour où j’ai mis le point final, j’ai appris que ma propre mère était gravement malade. Le livre révélait quelque chose que j’avais pressenti, de manière inconsciente.»

Depuis vingt ans, l’auteure poursuit son œuvre, alternant nouvelles, romans et poèmes. Chaque nouveau livre répond au précédent. «Je laisse le texte s’écrire. Je suis juste au service de ce qui résonne en moi.» C’est ensuite au lecteur de se faire chambre d’échos, pour laisser le texte résonner en lui. Ecrire, lire, traduire, c’est toujours répéter, mais différemment, le manque et la douleur de la nymphe Echo.


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