Comment faire carrière avec le goût des autres? A cette question pernicieuse, Bill Laswell (Salem, USA, 1950) apporte la réponse lumineuse d'une avant-garde fin de siècle. Rien de tel pour ouvrir, ce soir, le festival de jazz le plus captivant de Suisse. D'abord bassiste ambitieux dans les tréfonds créatifs de New York, Laswell fonde groupe sur groupe. Entre Material, Curlew, Arcana ou Last Exit, les formations dérangées qu'il crée se suivent sans s'épuiser. Il collabore régulièrement avec le saxophoniste John Zorn et d'autres figures plus obscures de la musique expérimentale. Inventeur prométhéen, il ne refuse en apparence aucune proposition. Jusqu'à aujourd'hui, Bill Laswell, malgré la pléthore de ses projets, ne parvient pas à en abandonner un seul.

De même pour ses labels. Le gargantuesque musicien perçoit très vite la nécessité de produire lui-même les innombrables idées qui le traversent. Aucune maison de disques raisonnable ne saurait digérer, à elle seule, les flots sonores qui émanent de cet homme. Alors, Bill Laswell invente des structures mouvantes, des catalogues fictifs, au travers des entreprises Axiom, OAO et Celluloïd. Le bassiste, devenu producteur émérite, ne censure aucun de ses rêves. Il réalise consécutivement des disques de musique maghrébine, des incursions dans la fusion musique indienne-drum n'bass avec le concept Sacred System.

Dans son irrépressible gourmandise, Bill Laswell est rapidement repéré. Les stars de la pop, du jazz, du twist incandescent se l'arrachent. Iggy Pop, Motörhead, Fela Kuti, Yoko Ono, Herbie Hancock multiplient les pressions pour s'adjoindre ses services. Bill Laswell a, semble-t-il, compris l'esprit contemporain. Et sur cette illumination, le producteur obsessionnel a bâti une entreprise. Sans crise. En réalité, Bill Laswell n'a pas seulement compris ce que désirent les musiciens d'aujourd'hui. Il devance leurs attentes, il presse les modes à venir. Il incarne l'esprit contemporain. Cette espèce de transversalité, ce goût pour tout, cette indécision revendiquée. Et il définit, pour toute éthique, la mise en abîme.

Sommet de sa carrière, la reprise de la période électrique de Miles Davis dans un Panthalassa explosif. Teo Macero, producteur des sessions du trompettiste, au début des années 70, s'était déjà trouvé devant un amas de bandes. Pour les albums de Miles, In a Silent Way ou Bitches Brew, le résultat historique n'était dû qu'à un savant montage, à une succession de coupes. Dans Panthalassa, plus de trente ans plus tard, Bill Laswell reprend cette matière, coupe les coupes, pose sa main là où un autre producteur avait déjà posé sa main. Et, dans cet art du simulacre, Bill Laswell réalise un coup génial. Un nouvel album de Miles Davis. Post-mortem.

Autre réussite. Alors que le fantasque saxophoniste Pharoah Sanders ne parvenait plus, depuis les années 70, à faire jaillir cette lave qui était sa marque de fabrique, Bill Laswell se lance ce défi. Dans l'album Message from Home en 1996, Laswell fait plus que de produire un bon album. Falsificateur magistral, il comble le manque d'inspiration du souffleur et invente, trait pour trait, ce que Pharoah Sanders aurait dû accomplir s'il n'avait pas manqué d'énergie.

Bill Laswell, dans son projet Charged, en concert à Willisau, s'éprend de l'esprit «free». En quartet, le bassiste bâtisseur s'acharne à déconstruire les styles. Après avoir visité consciencieusement tous les genres possibles. Comme si Bill Laswell ne pouvait se reposer avant d'avoir donné à son œuvre un caractère encyclopédique. Et, comme un mandala, de l'avoir aussitôt détruite.

Cette chronique est consacrée au Festival de Jazz de Willisau (LU). Du 31 août au 3 septembre. Rens. www.jazzwillisau.ch ou 041/970 27 31.