Le Festival de Belfort court jusqu’à samedi soir et, avec lui, une rétrospective autour du «nouveau cinéma suisse (1964-1984), plutôt fréquentée. Des salles pleines ou quasiment donc, à l’exception d’un débat, animé lundi par Patrick Ferla et suivi par une petite trentaine de personnes: «Le nouveau cinéma suisse a-t-il vraiment existé?». Cet intitulé, ainsi que le texte d’introduction signé Olivier Moeschler, sociologue à l’Université de Lausanne, ont fait sortir certains intervenants de leurs gonds.

Etaient présents: Olivier Moeschler; Joële van Effenterre, monteuse des grands films de Michel Soutter ou Claude Goretta; le critique Michel Boujut, qui fut employé de la TSR en même temps que cette génération tonitruante; le cinéaste Alexander J. Seiler, dont le documentaire Siamo Italiano, sorti en 1964, est considéré comme la première pierre de ce nouveau cinéma suisse; le documentariste Richard Dindo; le cinéaste lausannois Lionel Baier; et enfin le directeur de la Cinémathèque suisse Frédéric Maire.

Joële van Effenterre: «Derrière mai 68, en France, il ne se passait rien. La vie avait repris son cours. C’est en découvrant une rétrospective autour du nouveau cinéma suisse, à Paris, que je me suis dit: «C’est tout près, allons-y!» C’est là que cette aventure miraculeuse a commencé: une monteuse de la TSR était tombée enceinte et je me suis retrouvée au Téléjournal du jour au lendemain. Un beau jour, j’ai eu la chance d’avoir entre les mains un reportage de Jean-Jacques Lagrange sur les Papous de Nouvelle-Guinée et c’est grâce à ce film que j’ai obtenu mon ticket pour le septième étage de la télévision, l’étage de Temps présent. J’ai rencontré Gilbert Bovay, Jean-Louis Roy, Claude Goretta, Michel Soutter, Alain Tanner. A peine un an après mon arrivée en Suisse, j’étais en présence des gens que je cherchais et Michel Soutter me demandais de monter Les Arpenteurs (1972). Le plaisir et le travail se sont alors complètement confondus, J’ai trouvé dans ce nouveau cinéma suisse mon métier de vivre. Ce furent les plus belles années de ma vie.»

Michel Boujut : «J’ai moi aussi eu la chance de me trouver à Genève au moment de la naissance de ce nouveau cinéma suisse. J’avais été engagé à la TSR au moment où tous ces gens étaient en train de passer du documentaire à la fiction. J’ai eu le sentiment quotidien d’assister à la naissance d’un mouvement artistique et ça m’a appris à voir et à écouter. Il faut rappeler qu’il s’agissait de la naissance d’une cinématographie improbable: Berne ne voulait pas de la fictions, les élus en avaient peur.»

Alexander J. Seiler : «Quand j’ai réalisé Siamo Italiani, il n’y avait pas de nouvelle vague en Suisse alémanique. Sinon les travaux de Reni Mertens et Walter Marti. Mais, au contraire de ce qui se passait en Suisse romande, nous étions tous des solitaires et agissions dans la marge. Siamo Italiani n’avait pas été programmé dans le cadre de l’Expo 64 où on avait préféré, outre un ouvrage d’Henri Brandt, un documentaire de propagande sur l’armée suisse!»

Joële van Effenterre: «En Suisse romande, les cinéastes avaient la chance de pouvoir se retrouver tous les jours à la TSR. C’était vraiment une marmite de Sioux, un caisse de résonance d’une importance énorme. En France, la télévision d’après 68 était restée bâillonnée. En Suisse romande, à l’opposé, on ne faisait plus de différence entre le documentaire et la fiction. Les réalisateurs laissaient les choses arriver. C’est cette révolution qui habitait tous les étages, grâce notamment à des responsables ouverts comme Claude Torracinta. La TSR était alors un creuset extraordinaire pour toutes les idées. Nous étions par exemple très écolos avant l’heure.»

Michel Boujut: «La place de la poésie était grande. C’est cette liberté, cet esprit de nouveauté qui nous passionne encore rétrospectivement dans ce nouveau cinéma suisse. Et puis, la Nouvelle Vague française avait aussi fait son œuvre dès 1959. Elle avait passé les Alpes et avait sans doute encouragé l’esprit d’incongruité, cet humour, ces situations, ces dialogues incongrus qui ont animé ce cinéma suisse. Enfin, nous étions frappés, également, par l’esprit de contestation de l’ordre établi qui pouvait souffler, en particulier dans les films d’Alain Tanner. Bref, le nouveau cinéma suisse a été un immense courant d’air. Tous comme les films hirondelles, comme nous les avons appelés, des cinémas tchèques ou québécois qui se débarrassaient, eux aussi, d’un certain psychologisme.»»/

Joële van Effenterre: «C’est vrai que le cinéma français de la même époque était alourdit par la psychologie, mais aussi par l’argent.»

Olivier Moeschler: «La recherche socio-historique confirme ce que vous dites. Mais du point de vue de la politique fédérale, il faut rappeler que la loi sur le cinéma de 1963 permettait de primer la fiction, mais pas de la financer.»

Alexander J. Seiler: «La vérité, c’est que la politique fédérale était ainsi à cause des anciens producteurs qui comptaient sur l’aide fédérale pour favoriser des studios. L’ancien cinéma suisse avait fait faillite, mais cet establishment, qui contrôlait Berne, cherchait à nous isoler. Or cet establishment était constitué de vieilles crapules qui n’avaient pas seulement fait faillite financièrement, mais aussi intellectuellement, moralement et artistiquement. Or, contrairement à ce qu’Olivier Moeschler affirme dans son texte de présentation du catalogue du Festival de Belfort, nous n’étions pas des stratèges habiles qui auraient réussi à tirer la couverture à nous. Je suis blessé que vous osiez dire ça. Nous n’éétions rien d’autre que des révolutionnaires, des rebelles. Berne et les anciens producteurs nous dédaignaient et ils avaient peur de nous. Si le nouveau cinéma suisse a existé, c’est qu’il fut le résultat d’une lutte acharnée, mais qui ne répondait à aucune stratégie, à aucun calcul. Et c’est uniquement grâce à la qualité de nos films, ainsi qu’à leur succès, qu’ils ne sont pas parvenu à nosu écarter.»

Olivier Moeschler: «Pardonnez-moi de vous avoir blessé, mais, d’un point de vue historique, j’ai vraiment le sentiment, en analysant les documents de l’époque, que vous avez mené, vous, Henri Brandt et Alain Tanner en particulier, un double travail: d’un côté vos films qui ont bien sûr pesé dans la balance, mais aussi, d’un autre côté, un travail institutionnel remarquable. Votre principale conquête a été de parvenir à retourner la situation en votre faveur. Et, de fait, dès 1970, dans le cadre de la révision de la loi sur le cinéma, vous avez obtenu que l’Etat puisse financer, même avec des soutiens certes insuffisants, le cinéma d’auteur.»

Richard Dindo: «Vous n’imaginez pas à quel point ça m’agace d’entendre, depuis quarante ans, que le cinéma suisse n’existe pas, ou que sa présence est mise en doute. Regardez le titre de ce débat: «Le nouveau cinéma suisse a-t-il vraiment existé?» Et bien laissez-moi vous dire que ce cinéma est mon pays. Ce cinéma est le plus grand effort culturel qu’ait consenti notre pays. Alors arrêtons avec les analyses et les statistiques des politiciens et autres bureaucrates universitaires. Monsieur Moeschler, votre article m’a fâché à mort. Quand admettrez-vous, vous et les autres, que nos films ont créé une nouvelle conscience dans notre pays.»

Olivier Moeschler: «Ecoutez, j’ai fait un sondage en 2006. Il est notamment apparu que, parmi les 15 à 24 ans, seuls 10% avaient entendu le nom d’Alain Tanner.»

Richard Dindo: «Mais tout le monde sait que les jeunes ne s’intéressent pas au cinéma. Et ce n’est pas de notre faute. Vous nous tuez avec ces statistiques de merde! Le cinéma demande un minimum de passion.»

Lionel Baier: «Le nouveau cinéma suisse qui suis plus jeune que mes illustres confrères, c’était à la télévision. Je me souviens par exemple d’avoir vu L’Invitation de Claude Goretta sur notre téléviseur noir et blanc pendant que ma mère était en train de repasser. Et ça a été un choc. Entendre Jean-Luc Bideau dire «De dieu de dieu!» avec son accent carougeois, c’était autre chose que ce que le cinéma français ou américain m’apportaient jusque-là: voilà un film qui faisait soudain fiction de ma propre réalité. Depuis lors, je suis convaincu, comme le dit Richard Dindo, qu’il y a une patrie possible du cinéma en Suisse. Et c’est le nouveau cinéma suisse qui me l’a démontré. Il y avait là une invention de formes continuelle et cette patrie avait le mérite d’avoir des répercussions et une audience internationale... Qu’est-ce qu’il en reste? Trop souvent ce cynisme qui consiste à parler du cinéma suisse comme s’il s’agissait encore et toujours d’un petit enfant. Alors que c’est un cinéma qui rayonnait et qui rayonne toujours à sa manière. Freddy Buache disait que, quand il n’y a que trois personnes pour une projection à la Cinémathèque, il faut s’en foutre parce que, parmi ces trois curieux, il en y a peut-être un qui sera touché par le film et qui deviendra le futur Godard. Il faut accepter que notre cinéma ne soit pas toujours commercial!»

Richard Dindo: «Absolument. Et il faut arrêter avec les statistiques. Comme Lionel le signale, elles ne comptent pas les innombrables téléspectateurs que nous touchont hors des salles. Certains de mes derniers films ont fait 1200 misérables entrées au cinéma, mais ils ont aussi réuni 300’000 personnes devant leur téléviseur.»

Frédéric Maire: «C’est effectivement d’abord grâce à la télévision que j’ai découvert le cinéma suisse. A commencer par L’Invitation de Goretta qui est tout de même un film très subversif. Il faut encore une fois saluer le rôle de la TSR qui a toujours ouvert ses portes aux cinéastes. Il n’en reste pas moins qu’il est toujours aussi difficile de s’imposer, surtout chez les édiles. Beaucoup de parlementaires croient encore que le cinéma suisse doit s’autofinancer, ce qui est un doux rêve. Et comme cette cinématographie n’a toujours pas de reconnaissance, elle est restée un cinéma de combattants. Celui de Lionel Baier, Ursula Meier, Jean-Stéphane Bron et Frédéric Mermoud, par exemple, qui viennent tous les quatre de fonder leur propre société de production, Bande à part Films. Voilà, pour moi, l’expression qu’une nouvelle nouvelle vague existe. Et qu’un nouveau cycle commence pour le cinéma suisse.»

Lionel Baier: «Bande à part Films, c’est d’abord une association de coeur mue par le plaisir de nous être reconnus, par l’envie d’être ensemble contre le cynisme. Il ne s’agit pas d’une stratégie, mais simplement de nous réunir pour partager cette valeur fondamentale de notre vie qu’est le cinéma.»