Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Extrait d'une illustration de «Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien)», paru en 1889. 
© Culture Club/Getty Images

LIVRES

Eclats de rire sur la Tamise 

En signant, en 1889, un best-seller relatant l’épopée loufoque de trois compères sur le grand fleuve britannique, Jerome K. Jerome a fait des émules. Bijou d’humour absurde, son récit a convaincu moult lecteurs d’entreprendre la même traversée

La Tamise n’a rien d’un grand fleuve tranquille qui s’avancerait majestueusement, progressant avec décision, obstination et rigueur géométrique à travers la campagne anglaise jusqu’à la mer du Nord. Non. La Tamise – 346 kilomètres de long – est un fleuve aux allures de rivière, qui aime les digressions; un cour d’eau vagabond, plein de méandres et dont le cour est émaillé d’écluses, de ponts célèbres et d’escales si pittoresques qu’on ne saurait les manquer lorsqu’on navigue entre les Cotswold Hills où il prend sa source et son delta où il s’élargit considérablement avant de s’abîmer en mer.

Remonter la Tamise, comme l’a fait Jerome K. Jerome (1859-1927) qui le raconte de manière comique et romancée dans Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) paru en 1889, n’est donc pas un voyage en ligne droite. Cet écrivain et humoriste anglais l’a bien compris, qui démontre son art consommé de la digression et de l’anecdote en narrant un voyage de plaisance sur le fleuve de Kingston, près de Hampton Court, au sud-ouest de Londres, jusqu’à Pangbourne, au-delà d’Oxford.

La rançon de la gloire

Cette équipée drolatique regroupe George, Harris et Jerome – le narrateur – sans oublier le chien de ce dernier, un fox-terrier à la forte individualité nommé Montmorency. L’équipe embarque sur un gros canot qui sera tantôt halé, tantôt propulsé à rames ou à voile, et que l’on décide de recouvrir d’une bâche amovible pour pouvoir y dormir et s’abriter de la pluie. Ce récit savoureux, qui connut un succès considérable à sa parution – le seul véritable triomphe de l’homme de lettres – au point de voir se multiplier, dit-on, les éditions pirates, est en fait une version revue, corrigée et transformée du voyage de noces que fit l’auteur sur la Tamise, en 1888, en compagnie de son épouse Ettie.

Comme la Tamise donc, Jerome K. Jerome se saisit de tous les prétextes pour digresser. L’itinéraire est émaillé de scènes loufoques, dominées par un humour souvent absurde qui fait la part belle au comique de répétition. Autant d’occasions de rire nées des péripéties du voyage mais également surgies par analogie des souvenirs de l’auteur ou de ses amis.

«Cent sept maladies mortelles»

A l’origine du voyage de ces trois Londoniens, un triste constat. A l’approche de l’été, George, Harris et Jerome se déclarent tous trois «souffreteux» et cherchent le moyen de se retaper. Jerome découvre même (à moins que ce ne soit un souvenir) en se plongeant dans un dictionnaire médical, qu’il est affecté de «cent sept maladies mortelles» à l’exception de «l’hydarthrose des femmes de chambre»: «J’en éprouvais quelque dépit tout d’abord. Cela me paraissait tenir d’une injustice. Pourquoi n’avais-je pas l’hydarthrose des femmes de chambre? Pourquoi cette restriction?» Et c’est dans ce contexte morose que les trois amis – malgré la désapprobation de Montmorency – décident de remonter la Tamise.

Lire aussi: Ton spleen, Tamise et l’humour British

Jerome K. Jerome est un spécialiste des départs en fanfare à tendance épico-clownesques. Le cortège des amis plus le canidé, armés, équipés et chargés de provisions, partant pour la gare afin de rejoindre en train le quai d’amarrage de Kingston réunit illico une assemblée de badauds goguenards. «Hé! Y a le rez-de-chaussée du 42 qui déménage!» lance l’un. «Ils risquent pas de mourir de faim, en tout cas», remarque l’autre. «Ah! On peut pas partir sans rien», répond un troisième, «quand on va traverser l’Atlantique sur un rafiot». «Les plus jeunes et les écervelés affirmaient que c’était une noce, et désignaient Harris comme le marié; les autres, plus âgés mais guère plus réfléchis, prétendaient que c’était un enterrement et me soupçonnaient d’être le frère du défunt.»

Filer à l’anglaise

Si les départs – et il y en a d’autres du même tonneau – sont tonitruants, l’arrivée, elle, a lieu en toute discrétion. Excédés par la pluie qui tombe en continu, les preux navigateurs mettent soudain un terme à leur voyage, une fois arrivés à Pangbourne. «Vingt minutes plus tard, trois silhouettes humaines, escortées par un chien à l’air piteux, sortaient furtivement du hangar à bateaux de Cygne et gagnaient la gare du chemin de fer.» Non sans avoir «trompé» le batelier à Pangbourne, l’assurant qu’ils seraient de retour le lendemain matin à 9h en précisant que «si par hasard, suite à un imprévu, nous ne pouvions revenir, nous lui écririons».

Lire aussi: «J’aime l’absurde. Il nous allège du poids de l’intelligence»

Entre-temps, le lecteur aura eu mille et une occasions de se tremper en plongeant dans la Tamise, de visiter de célèbres labyrinthes et d’émouvants cimetières, d’admirer châteaux et paysages tout en se délectant des penchants anarchistes de l’auteur qui se lance volontiers dans des diatribes indignées, notamment contre les amateurs d’écriteaux et autres propriétaires intempestifs des rives du fleuve: «J’ai envie de les arracher et d’en marteler la tête de l’homme qui les a fait poser, jusqu’à ce que mort s’ensuive, puis de l’enterrer et de couvrir sa tombe de cette pancarte en guise de dalle funéraire.»

Une mauvaise foi délicieuse

Harris n’a pas de meilleurs sentiments: «Non seulement il tuerait le misérable poseur d’écriteaux, mais il massacrerait aussi toute sa famille, tous ses amis et connaissances, puis mettrait le feu à sa maison.» Et d’ajouter: «Il n’aurait que ce qu’il mérite et j’irais chanter des chansons comiques sur les ruines.» Jerome, effrayé par tant d’ardeur, finit heureusement par obtenir qu’Harris s’abstienne de chanter des chansons comiques sur les ruines encore fumantes des maisons de planteurs d’écriteaux. Et c’est heureux, car la description d’Harris poussant la chansonnette, qui suit dans le roman, est des plus effrayantes…

La mauvaise foi de l’auteur mais aussi celle des gens et même des animaux, des objets et des éléments qui l’entourent – jusqu’à la météo ou à la bouilloire qui font preuve d’une redoutable perfidie – est un des délices de cette navigation qui porte bien son nom de «plaisance».

Sachez que le roman fit non seulement beaucoup rire ses contemporains mais les engagea à naviguer tant et plus sur la Tamise. Le fleuve connut, dans les années qui suivirent la parution de Trois hommes dans un bateau, des pics de fréquentation exceptionnels, tous les lecteurs souhaitant ardemment parcourir à leur tour ce «beau fleuve doré» des jours de soleil ou «cette eau hantée coulant à travers le pays des vains regrets» des jours de pluie.


Roman comique
Jérôme K. Jérôme
Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien)
Traduit de l’anglais par Déodat Serval
Point poche, 288 p.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a