«Umberto Eco vient de subir une petite opération aux cordes vocales et il ne pourra pas parler longtemps», prévient l'éditeur parisien du sémiologue piémontais. C'est sans compter avec la faconde du savant, toujours professeur à Bologne. L'évocation de La Mystérieuse Flamme de la reine Loana (lire ci-dessous) allume encore dans ses yeux des flammèches de plaisir et il est intarissable. Pourtant, il a déjà assumé la promotion de ce cinquième roman en allemand, en anglais et en espagnol, sans compter celle de l'édition originale, parue en Italie l'été dernier. La veille, au cours d'un concert donné en son honneur au Bataclan, il a pu réentendre les chansons de son enfance, qui forment en quelque sorte la bande-son de l'ouvrage, avec les aboiements des fascistes. Il sera au Salon du livre de Paris cet après-midi pour une séance de signature: un livre demande qu'on s'occupe de lui pendant deux ans après sa naissance. «Comme un enfant», dit Umberto Eco, paternel.

Samedi Culturel: Yambo, le héros de «La Mystérieuse Flamme de la reine Loana» est de la même génération que vous: vous êtes nés tous deux en 1932. Il a passé son enfance dans les mêmes paysages aux confins des Langhe et du Monferrato et vit à Milan au milieu des livres. Il partage votre érudition. Et vous dites que ce roman n'est pas autobiographique?

Umberto Eco: C'est un peu comme si j'avais pris des fragments de mon corps pour les intégrer à une sculpture: elle raconterait une autre histoire que la mienne! Ma vie se confond en partie avec celle de l'époque, forcément. Toutes les images du livre ont hanté mon enfance. Mais Yambo n'a jamais écrit une ligne. Il a subi des traumatismes dans son enfance. Pas moi. Et il a un sourire ravageur auquel les femmes ne résistent pas. Vous voyez que ce n'est pas moi! (Rires)

– C'est son enfance que votre héros amnésique tente de reconstituer, pas son âge adulte. On a besoin de ce substrat pour vivre?

– Evidemment! La mémoire est le principe même de l'identité, c'est l'âme. Certains cherchent à oublier leur enfance. D'autres, comme Proust, passent leur vie à la rechercher. Moi, j'en suis resté très proche. Je vois toujours les mêmes copains, on chante les chansons de l'époque. J'ai gardé mes livres d'école. Pour ce travail, j'ai aussi cherché pendant deux ans beaucoup de documents dans des brocantes, sur Internet. Ces découvertes ont fait remonter des souvenirs: le livre de piété de ma mère, par exemple. Il y a eu des surprises: ce qui paraissait obscène à l'époque paraît aujourd'hui plus sage qu'une revue catholique! J'ai reconstitué toute ma collection de timbres sur mon ordinateur. J'ai une très bonne mémoire, c'est vrai. Même pour les autres: je peux dire à ma femme qu'elle a vu tel film il y a des décennies, avec qui, même si je n'y étais pas…

– Outre la mémoire culturelle, collective, et celle du corps, vous évoquez un niveau plus profond que Yambo retrouve dans son deuxième coma. C'est avéré?

– Pour les deux premières, j'ai contrôlé mes dires auprès de neurologues. Pour le troisième stade, on sait si peu de choses, les données changent si vite que toute hypothèse est possible. Ce que j'ai voulu dire, c'est que le moment de la révélation finale (ici, le visage oublié de la jeune fille aimée) se confond avec la mort qui l'efface. Comme à la fin du Martin Eden de Jack London: on comprend et, en même temps, on disparaît. A quoi ça sert, alors?

– Un livre nostalgique?

– Forcément. Mais pas dans le sens d'un retour en arrière, comme Ulysse. J'ai la nostalgie du Moyen Age, par exemple, mais je ne voudrais pas y vivre. Et de mon enfance aussi, mais je ne voudrais pas la revivre. Les enfants connaissent une tristesse très grande, jamais je n'ai souffert autant qu'entre 13 et 15 ans. J'avais des parents merveilleux. Rien à voir avec la guerre, non plus: elle faisait partie de la vie, une seconde nature qui a créé en moi des réflexes de survie.

– Vous parlez d'une Italie «schizophrène» sous le fascisme. En quoi?

– En relisant les journaux de l'époque, j'ai été frappé par le hiatus entre la rhétorique fasciste officielle et un autre discours, quotidien, qu'on pouvait lire entre les lignes. Il était véhiculé par les chansons, les comics traduits de l'anglais et de l'américain. On chantait Giovinezza, les hymnes fascistes mais aussi Pippo non lo sà. Beaucoup attendaient que «ça tourne».

– Et maintenant, l'Italie est toujours schizophrène?

– Pas dans ce sens-là. A l'époque, il y avait la rhétorique de Mussolini contredite en douce par celle des médias. Aujourd'hui, il y a celle de Berlusconi qui est la même que celle des médias. (Rires)

– Le livre est bourré de citations, explicites ou cryptées, la «mémoire de papier» de Yambo. Comment sont-elles venues s'intégrer?

– En partie par écriture automatique, comme un jeu. Mais il y a un autre registre, celui du brouillard. Je suis né dedans. Pendant dix ans, j'ai collectionné des citations pour en faire un livre. Depuis Homère: pour les Grecs qui le connaissent si peu, c'est un instrument que les dieux utilisent pour sauver leurs protégés. J'en avais 200 pages, j'en ai dispersé une bonne partie dans le roman: la métaphore du brouillard le traverse de part en part.

– Le brouillard: ami ou ennemi?

– Pour moi, c'est un ami, le ventre maternel. Il nous protégeait des bombardements. Je l'aime même sur l'autoroute, où il est pourtant un danger. Pour Yambo, il représente la maladie, donc il cherche à en sortir.

– Pourquoi avoir situé le livre au printemps 1991?

– Pour des raisons de stratégie narrative: je voulais un héros de mon âge, mais assez jeune encore pour séduire. Il me fallait la guerre du Golfe. Je voulais citer Eliot: «Avril est le plus cruel des mois.» Il faut mettre sur pied une construction rigoureuse de dates et d'événements. A partir de ce jeu d'équilibre, l'histoire grandit d'elle-même si vous respectez les contraintes. C'est très amusant.

A qui s'adresse ce livre?

Je pensais d'abord aux Italiens de mon âge. Et que ce serait intraduisible. Mais il semble que ceux qui ont 40 à 50 ans y retrouvent les souvenirs de leurs parents. Et que les étrangers y trouvent plaisir. Il peut aussi servir à transmettre aux jeunes l'atmosphère de l'époque. Mais eux achètent l'édition de poche.

– Il y a quand même des éléments intimes?

– Comme Yambo, j'ai vraiment acheté à un brocanteur des couilles de chien conservées dans du formol alors que ma femme m'avait envoyé chercher des roses. Et la photo de la page 298 me représente, avec ma sœur, enfant. Je l'ai mise parce qu'elle est belle.