Le 30 mai, Les Contes de Terremer, premier dessin animé de Goro Miyazaki, sortira sur les écrans. La relève est donc assuré: le cinéaste porte à l'écran Shuna No Tabi, un manga publié par son propre père Hayao Miyazaki, le maître incontesté du genre (l'anime, forme filmée des mangas), auteur, entre autres, du Voyage de Chihiro, premier film d'animation nippon à avoir triomphé dans une compétition occidentale (Ours d'or de la Berlinale 2002), et figure centrale des studios Ghibli.

Impossible, pourtant, pour les cinéphiles occidentaux de faire mine d'avoir vu venir cette vague chaque année plus présente. En réalité, l'Occident a été dépassé. En retard sur un marché et un engouement qui, faute d'avoir conquis les salles immédiatement, ont rempli très tôt les étalages vidéo. Aujourd'hui, les grandes surfaces culturelles type Fnac disposent de rayonnages DVD consacrés à la seule anime. Et, à l'image de Goro Miyazaki, quelques auteurs ont accès aux salles. Mais il aura fallu vingt ans de décharges électriques.

La première date de 1988, l'année d'Akira de Katsuhiro Otomo. Ce chef-d'œuvre vaut alors à l'anime les faveurs tardives des intellectuels et cinéphiles occidentaux. Faveurs confirmées avec Ghost in the Shell de Mamuro Oshii, sept ans plus tard seulement. Deuxième électrochoc en 2002: Miyazaki père remporte donc l'Ours d'or à Berlin, et les portes de Cannes, Venise ou Locarno s'ouvrent pour toute la branche. De même que les salles du circuit courant.

Lentement, un malentendu disparaît: celui qui associe encore ces films aux Goldorak ou Dragonball Z apparus sur les petits écrans dans les années 1970. Malentendu parce qu'on sait peu que ces programmes étaient charcutés par les chaînes françaises, leurs génériques réadaptés pour les enfants et leurs propos expurgés de toute complexité, sexualité ou violence trop crue. C'est ainsi que les épisodes d'une série comme Les Chevaliers du Zodiaque duraient 22 minutes sur les chaînes françaises et 38 minutes au Japon!

Or, l'anime peut se permettre d'être déstabilisante, voire, parfois, totalement incompréhensible. La perspective de dépenser des millions de yens et de rentabiliser quatre ans de travail pour proposer des questions abyssales et graves ne pose aucun problème. A l'exemple de la première anime en compétition à Cannes (c'était Ghost in the Shell 2 d'Oshii, en 2004): dans ce dessin animé qui cite Descartes, Confucius et Le Paradis perdu de John Milton, des robots, perturbés par leur propre humanité, philosophaient davantage que dans le dernier Jean-Luc Godard. L'anime est donc un continent où la liberté des créateurs s'exerce sans aucune limite. Quel autre type de cinéma donne toujours à l'ambition l'argent qu'elle exige? Aucun: pour ce type d'auteurs, on aurait tendance, partout ailleurs, à réduire les budgets.