L'abîme sous des draps de soie. La chose avec un C capital, divine ou triviale, peu importe, comme poème à venir. Dans les entrailles de la Fondation Martin-Bodmer à Cologny (GE), on a des poussées de fièvre. Oui, l'enfer, du nom de cette partie secrète des bibliothèques bien faites, s'offre au visiteur. Et cet enfer est le plus envoûtant des asiles. Sous le nom d'Eros invaincu, la Genevoise Monique Nordmann expose dès dimanche 140 chefs-d'œuvre – livres, manuscrits ou estampes – de la littérature érotique. Ces pièces honnies des censeurs, elle les a choisies au cœur de la fabuleuse collection de son mari, Gérard Nordmann, plus de 2000 ouvrages achetés à travers le monde jusqu'en 1992, année de sa disparition.

Toutes les tocades du corps, toutes les prouesses de l'esprit, tous les dangers du fantasme, à portée de mains. «Ça sent le soufre», s'amuse Charles Méla, directeur de la Bodmeriana et professeur de littérature médiévale à l'Université de Genève. «Dans le halo de lumière qui convient, l'impression devrait être extraordinaire», s'enthousiasme Rainer Michael Mason, directeur du Cabinet des Estampes et commissaire de l'exposition. Le visiteur aura une escorte de choix: l'ombre de Donatien Alphonse François de Sade l'accompagnera. A l'entrée de la salle, c'est sa tête sculptée par Man Ray en 1971, d'après des descriptions de la police du roi Louis XVI, qui indique la pente à suivre.

C'est d'ailleurs son grand œuvre, Les 120 Journées de Sodome ou l'école du libertinage qui stupéfie d'emblée. Devant nous, l'acte de survie d'un écrivain qui craignait que son séjour à la Bastille le châtre: le rouleau sur lequel le marquis emprisonné rêve le crime, le stupre et le sublime. Une écriture patte d'araignée véhicule cet imaginaire sans garde-fou, en lignes serrées, jonchées de quelques ratures à peine sur plus de douze mètres de long et moins de dix centimètres de large. Ce prodige ferait perdre à la tête au plus austère des bibliophiles. L'histoire de sa transmission aussi.

C'est un godemiché qui aurait sauvé l'œuvre, souffle Rainer Michael Mason. Un godemiché perdu dans les ruines de la Bastille détruite par les révolutionnaires. Inconcevable roman. Et pourtant. Lorsque le marquis est expulsé manu militari de la forteresse en ces jours de juillet 1789 où la France bascule, il laisse cette bande vertigineuse, enroulée dans un godemiché – c'est dire la taille de l'engin. Un dénommé Arnoux de Saint-Maximin ramasse le manuscrit, raconte l'éditeur Jean-Jacques Pauvert, qui a proposé en 1953 une édition de l'œuvre qui fit scandale. Il le vend et le rouleau disparaît jusqu'à la fin du XIXe siècle où il réapparaît à Berlin: un psychiatre allemand le fait imprimer. Dans les années 1930, il deviendra propriété du vicomte Charles de Noailles.

Une dame de la famille au cœur trop ardent l'offrira alors à un amant, qui le proposera ensuite à Gérard Nordmann. Les héritiers de Noailles s'en offusqueront, raconte Charles Méla, au point de saisir la justice en Suisse. En dernière instance, le Tribunal fédéral tranchera: cette vente était légale.

Les œuvres présentées à la Bodmeriana n'ont pas toutes un destin aussi affolant. Mais comme Les 120 Jours de Sodome ou l'école du libertinage, elles témoignent d'une force souterraine, d'un désir de vivre au-delà de soi, plus bas que terre, peut-être, pour espérer toucher le ciel d'un doigt polisson. Autre pièce maîtresse de l'exposition, Les Tableaux des mœurs du temps dans les différents âges de la vie illustrent avec éclat cette aspiration au bien jouir. Auteur de cet ouvrage très débraguetté, le richissime La Poupelinière imprime à un seul exemplaire son livre, dans les caves de son château. On imagine tous les transports qu'il en attend, en solitaire ou en compagnie choisie. Il ignore que Louis XV a exigé de l'imprimeur un exemplaire pour son usage privé.

A la Bodmeriana, les auteurs sont donc bien «remplis de leur sujet». Ils font couler l'encre et rejouent sur la page, en un éclair ou dans un torrent, l'absolu qu'ils poursuivent. Charles Méla: «Avec Monique Nordmann, nous voulons abolir cette cloison entre littérature digne d'un côté, indigne de l'autre. Il y a une totalité de l'humain dont parlent certains auteurs: le sublime et la pulsion.» Ainsi Pierre Louÿs qui détaille, dans son journal, toutes ses coucheries. Chacune de ses proies y est décrite, avec photographie pour raviver la joie. A propos d'une demoiselle qu'il vient d'honorer, il écrit: «Brune, rieuse, vive. Très joli visage. Seins très pendants. Jolie vulve.» Puis, sur la même page: «Dîner avec Oscar Wilde». Le sexe et la lettre entrelacés.

Eros invaincu – La Bibliothèque Gérard Nordmann, Cologny, Fondation Martin-Bodmer, 19-21 rte du Guignard, du 28 novembre au 27 mars, du ma au di de 14 h à 18 h (Loc. 022/707 44 33).